"Le secret d'être aimé après quarante ans, et même à tous les âges de la vie, fût-on laid à faire peur." par Rétif de la Bretonne (1774-1780-1781) | "L’amour seul peut nous rendre heureux : d’autres passions flattent quelquefois nos goûts, mais la satisfaction qu’elles donnent est infiniment au-dessous de cette ivresse délicieuse où nous plonge une vraie tendresse. [...]"
Le Secret d’être aimé après quarante ans, & même à tous les âges de la vie, fut-on laid à faire peur. (+)
L’amour seul peut
nous rendre heureux : d’autres passions flattent quelquefois nos goûts, mais la
satisfaction qu’elles donnent est infiniment au-dessous de cette ivresse
délicieuse où nous plonge une vraie tendresse : en-un-mot, l’on peut dire, que
si toutes les passions procurent des plaisirs, la félicité complète est le lot
de l’amour. Aimer, c’est exister doublement : être aimé, c’est être un Dieu,
car si la Divinité est le centre de toutes choses, l’Amant est le centre auquel
se rapportent toutes les pensées de l’Objet dont il est aimé. Il n’est donc
rien au monde de plus noble, de plus grand que l’amour ; rien qui ennoblisse
davantage notre existence ; & rien qui doive exciter plus vivement les
désirs d’un grand cœur.
Le moyen
d’acquérir ce bonheur, de le fixer, pour-ainsi-dire, est ce que je me propose.
Je sais bien que presque tout le monde est aimé, du moins une fois en sa vie :
mais la Nature semble nous donner, à tous, plutôt à goûter de ce bien suprême,
qu’à en jouir avec plénitude. Nous en prenons donc tous une légère idée ; Ceux
qui ont les organes délicats, la conservent toute leur vie : la plupart des
Hommes la perdent bientôt, faute de sensibilité, ou parce que le sentiment de
l’amour fut pour eux mélangé de tant d’amertume, qu’ils l’ont regardé comme une
véritable peine. Quelles que soient les différentes manières d’envisager
l’amour, il n’est pas moins vrai, qu’il doit rendre heureux tous les
caractères, & qu’il s’adapte à tous. C’est donc pour tous les Hommes autant
que pour moi, que je vais parler, dans le Plan que j’entreprends de me tracer
ici.
J’ai considéré,
dans ma solitude, avec une attention dont peu d’Hommes sont capables, distraits
comme ils doivent l’être, par mille soins dont je suis exempt, l’origine, les
progrès de l’amour, son plein (si l’on peut employer cette expression), &
les principes de sa décadence, suivi de son extinction totale. Les causes de
l’amour sont peut-être ce qu’il a de plus délicat & de plus imperceptible
dans la nature. C’est non-seulement la beauté, les grâces ; c’est encore un
rien, un certain air, quelque chose dans le geste (*), dans le regard, dans la
marche, dans le son de la voix &c.a ; une seule de ces choses qui se trouve
à l’unisson de nos organes, nous enlève, & répand son charme sur tout le
reste de l’Objet. Cette unisson se fait sentir dès que nous voyons une Femme
qui nous plaît. Si nous la suivions quelque-temps ; que nous eussions occasion
de la revoir, ce sentiment deviendroit toujours une passion. Mais comme
l’organe, à-force d’être exercé, se fatigue ; que l’harmonie la plus agréable
lasserait enfin, si elle était toujours entendue ; il faut établir, que l’amour
veut que son Objet soit nouveau, du moins à certains égards : l’habitude,
l’ardeur inquiétte, en détruit le charme dans la jeunesse ; les dédains &
les mépris l’éloignent dans la vieillesse : & c’est-là sur-tout ce que je
voudrois prévenir.
Dès qu’une Femme nous a frappés par quelqu’une des choses que j’ai dites, elle nous occupe agréablement, & chatouille notre imagination : nous aimons les choses agréables ; nous revenons conséquemment fort-souvent à penser à cette Femme. Son image se grave dans notre mémoire : notre imagination l’embellit, & lui prête non-seulement tous les charmes de son sexe, mais encore tous ceux de l’amour ; & c’est à cette ceinture de Vénus, dont parle la mythologie ; nous en parons notre Divinité : nous cherchons ensuite à la revoir ; & comme nous en sommes fortement occupés, les esprits qui se dirigent de son côté, fortifient l’impression qu’elle a déjà faite ; notre mémoire la trouve en chemin à chaque idée qu’elle veut se retracer. Nous revoyons enfin cette belle Personne. Quels avantages elle a pour nous plaire à cette seconde vue ! Ce n’est plus simplement une jolie Femme, c’est à nos yeux le type & le modèle de la beauté ; c’est l’Objet que nous identifions avec notre amour même ; c’est le terme chéri de nos pensées & de nos désirs ; c’est en-un mot une Divinité, dans qui nous voyons la source du bonheur. L’amour suit cette règle physique, par laquelle la chûte des corps s’accélère en proportion double à la seconde minute, en quintuple à la troisième. On peut dire de lui que, faible au premier instant, c’est une étincelle, qui cause bientôt une incendie.
Nous aimons : Si
l’Objet qui nous a charmés n’a pas de fortes raisons qui l’en empêchent, il est
impossible qu’il ne nous paye pas de retour ; c’est une de ces lois de la
nature, aussi certaine, qu’aucune autre : si elle n’a pas toujours son effet,
c’est que la nature est contrariée par quelqu’une des trois choses suivantes :
Ou une laideur rebutante ; ou la force du préjugé de l’éducation, qui met de la
distance entre les conditions ; ou-bien enfin, l’inclination pour un autre
Objet : encore l’amour triomphe-t-il quelquefois de chacunes de ces choses,
& même de toutes ensemble.
Tant que l’Amant
n’est pas aimé, sa passion a une croissante activité, qui augmente en raison
des obstacles ; pourvu toutefois qu’il n’envisage pas de l’impossibilité ; car
alors le découragement succède ; ou si la passion est extrême, le désespoir.
Ceci n’entre pas dans mon plan, dont le succès est certain.
Le premier instant
où l’on apprend que l’on est aimé, produit une ivresse délicieuse, qui a
l’effet de l’ivresse ordinaire ; elle transporte d’abord, elle augmente le
ressort des fibres, & finit par l’abattement & le sommeil. Voyez un
Amant la veille de l’aveu qu’il désire, & voyez le lendemain ; ce n’est
plus le même Homme ; il est cent-fois moins aimable, & moins digne d’être
aimé. Et rien de plus naturel ; il seroit autant contre la raison, que contre
les lois éternelles, que le désir & la possession subsistent en-même-temps,
comme il est contre ces mêmes lois que je sois au but, & que j’y tende
encore. Cela ne signifie pourtant pas que l’état de l’Homme aimé ne soit pas
agréable pour l’objet dont il est aimé ; une Maîtresse bien-tendre, bien-sensible,
goûte un plaisir inexprimable à faire le bonheur de son Amant ; elle est si
généreuse, qu’elle aimerait mieux quelquefois le voir moins tendre, que moins
heureux ; elle jouit la première de l’assurance qu’elle a procurée. Mais
les Femmes de ce caractère ne composent pas le grand nombre : d’ailleurs elles
ont des défauts qui contrebalancent cette qualité. Ne comptons donc pas
là-dessus.
Dès que l’amour
cesse de croître, il diminue : l’art suprême, serait de le maintenir dans l’âge
de la force, ou du moins, de ralentir tellement sa décadence, qu’elle allât par
une dégradation insensible. Mon secret à moi, c’est de le retenir au
point qui précède celui où il doit cesser de croître.
Pour y parvenir,
je me propose quatre choses ; 1, D’être aimé ; 2, De n’être vu
qu’en-perspective ; 3, D’employer à charmer l’Objet de mon attachement, tout ce
que j’eus de graces, lorsque j’étois jeune ; ou si j’avois été laid ( ce que je
dis pour généraliser ma méthode ), tout ce qu’en a le plus beau Jeune-homme que
je pourrois découvrir ; 4, de tout voir, sans être vu ; de tout entendre, sans
être entendu ; de répandre, d’après des notions sûres, un charme séducteur sur
tout ce qui m’environnera.
1, Etre aimé
: Voilà sans-doute le point essentiel, mais non le plus difficile. On peut se
faire aimer sans avoir été vu : Ecrivez ; montrez une belle âme, on la croira
logée dans un beau corps. Prenez un stile séduisant, on vous croira jeune.
Parlez sciences ou littérature ; faites ou empruntez quelques vers délicats, on
vous croira de l’esprit. Que le jeune Objet de votre tendre attachement prenne
de vous quelque beau trait d’humanité, l’on vous croira toutes les vertus :
Est-il possible qu’on n’aime pas un Homme beau, jeune, spirituel, riche &
vertueux ? Vous voilà donc aimé : mais il faut continuer à l’être.
2, Vous avez passé
l’âge de plaire : Il faut n’être vu qu’en-perspective. Ce n’est ici
qu’une affaire d’optique : vous avez auprès de la jeune Beauté une Personne de
confiance, dont vous vous êtes servi pour tout préparer ; elle fait en sorte
que vous soyez vu, sans qu’on puisse distinguer vos traits : l’imagination est
un Peintre flatteur ; elle vous représentera charmant : on peut en croire mon
expérience. Chacun sera maître d’inventer des moyens pour cela : qu’on soit vu
dans un appartement, à la promenade, à l’importune ; pourvu qu’on ne puisse pas
être abordé. Mon moyen à moi, sera d’être vu de dehors, ou bien à travers de ma
chambre obscure dans mon appartement ; qui ne fera pas censé le mien, mais
celui d’un Ami, auquel je rends visite. La possibilité de me voir, & toutes
les autres circonstances feront vraisemblables, & ne donneront aucun
soupçon.
3, Employer à
charmer l’Objet de son attachement tout ce qu’on eut de graces, lorsqu’on étoit
jeune ; ou, si l’on avoit été laid, tout ce qu’en a le plus beau Jeune-homme
que l’on pourra découvrir. C’est ici qu’il faut beaucoup d’adresse & de
ruse : faites-vous peindre tel que vous étiez à vingt ans ; si il n’est pas de
Peintre en portrait au fait de son art qui ne sache rétrograder une
figure : on fera voir ce tableau à votre jeune Maîtresse : vous en devinez
l’effet. Si dans votre jeunesse vous étiez laid, qu’on ne puisse rien tirer de
votre physionomie, prenez celle d’Un autre, choisissez-la charmante ; que ce
soit quelque Jeune homme qui ne puisse avoir aucune relation avec votre
Maîtresse ; mais qui ait coutume de passer quelquefois. A la premiere occasion
qui s’en présentera, votre Personne-de-confiance s’écriera, en le voyant : —
Ah ! mon dieu ! voilà Monsieur !… mais… non… ce n’est pas lui !… En vérité,
l’on n’aurait su le ressembler davantage… Monsieur a cependant quelque chose de
plus dégagé dans la taille ; la jambe plus fine, &c.a. Imaginez ce qui
se passera dans l’âme de la belle Personne, sur-tout si l’on a eu soin de
présenter adroitement si le Jeune-homme étoit à son gré ; car c’est une
condition essentielle, & que je n’oublie pas, on ne fera même le portrait,
qu’après la petite tricherie dont je viens de parler.
4, Tout voir
sans être vu ; tout entendre, sans être entendu ; & répandre, d’après des
notions sûres, un charme séducteur sur tout ce qui vous environnera. Je
commence par prévenir, qu’il ne faudra pas que la Personne-de-confiance
elle-même connaisse tous vos moyens ; elle fera sous vos yeux sans le savoir,
& vious vous mettrez à portée d’entendre les entretiens qu’elle aura avec
la jeune Élève. Réglez les heures où votre Duègne fera seule avec elle, &
soyez d’une sévérité là-dessus qui lui fasse craindre, à la moindre faute, de
perdre les avantages que vous lui faites : il vous sera facile de connoître les
petites contraventions, & de faire entendre, sans commettre votre secret,
que vous en êtes informé. Ce n’est pas tout : usez du moyen que je me propose
d’employer moi-même : si vous avez de la voix, vous ferez comme moi, entendre
dans le lointain des sons charmans propres à remuer l’âme, & vous choisirez
les airs les plus analogues aux organes de votre Maîtresse. Un Homme-de-goût,
quoique Académicien, fit un-jour une remarque sur les effets de la musique ;
c’est qu’elle remue avant même que d’être entendue, & qu’un Chanteur met à
son unisson fort au-loin tout ce qui l’environne : usez de cette recette :
votre Femme-de-confiance, qui sera prévenue, jouera l’admiration, & fixera
l’attention de son Élève.
Vous répandrez
ainsi le charme sur votre personne & sur tous vos entours : j’ose vous
prédire, que si dans la suite vous veniez à être connu, il se prolongerait,
& que vous feriez aimé pour vous-même. L’ingénieus Apulée a voulu
sans doute nous donner les mêmes avis, par sa charmante Histoire des Amours de Psyché ;
c’est une fine allégorie, qui a plus d’un sens. Ainsi, quoique je vienne de
dire, craignez-en le dénoûment, & que si vous êtes vu trop-tôt, l’amour ne
s’envole.
Après
m’être tracé le Plan qu’on vient de lire, il s’agissait de le réaliser pour
moi-même. Je n’avais pas le défaut d’être laid ; mais je n’étais plus jeune,
& les Jeunes-filles ont au moins autant de répugnance pour la vieillesse
que pour la laideur. Mon Hôtesse était belle-mère des deux Enfans, beaux comme
l’amour : elle venait de perdre leur Père ; & sa tendresse pour les deux
Orphelins ayant été le motif de son mariage, elle continua de prendre d’eux
tous les soins d’une bonne Mère. Elle avait été l’intime Amie de celle des deux
Enfans (c’était un Garçon & une Fille), qui, en mourant, les lui avait
recommandés. Le Jeune-homme avait quatorze ans ; je le plaçai chés un Horloger
: la Fille en avoit douze, & dans le temps de mon entrée chés sa
Belle-mère, elle étoit à la communauté de Sainteaure, auprès de sa
Maraine qui vouloit contribuer à son éducation. Comme je roulais mon projet
dans ma tête depuis quelque-temps, je commençai par sonder la Belle-mère.
C’étoit une Femme bornée, du côté de l’esprit, mais dont le cœur étoit
excellent. Je lui détaillai quelques-unes de mes vues ; elle les goûta,
parce-qu’elles étoient honnêtes ; & je la prévins que je voulois voir la
jeune Théodore, à la première visite qu’elle lui rendroit, sans en être
vu.
Rien
n’étoit plus facile : je me tins dans ma chambre, après avoir fait les
dispositions convenables. Théodore parut : je ne vous la peindrai pas ; vous
venez de la voir : au charme de la jeunesse, au teint de roses & de lis, à
la taille la mieux prise, à la perfection de tous les autres appas, elle joint
une douceur de caractère capable seule de la faire adorer. La voir, & me
décider ne furent qu’un. J’attendis son départ avec autant d’impatience que
j’avois desiré la venue. Cependant le temps étoit bien employé ; la Maman parla
de moi, comme d’un Homme aimable, honnête, qui cherchoit une jeune personne
capable de faire son bonheur. Elle vanta mon caractère, dit quelque chose de ma
fortune (considérable à ses yeux) ; en un mot, elle excita dans Théodore un
desir fort-vif de me voir.
Lorsque
cette aimable Personne fut partie pour retourner auprès de sa Maraine, je
sortis de ma chambre, & j’achevai de détailler mes projets à la Belle-mère.
— Vous ne quitterez pas votre Fille (lui dis-je) un seul instant ; mais vous me
laisserez maître des moyens de me faire aimer. Je veux l’être ; & je n’ai
pas la présomption d’abandonner cet ouvrage à la nature. Je ne suis plus dans
l’âge de plaire à une Fille aussi jeune que la vôtre, autrement que par les
qualités & le mérite qu’elle me trouvera. Travaillons de concert ; créons
une illusion charmante, qui la rende heureuse autant que j’espère de l’être par
elle. Lorsqu’elle en sera au point où je la desire, je veux l’épouser, &
lui donner tout ce que je possède. Ma bonne Hôtesse m’embrassa dans le
transport de sa joie ; elle me promit de se conformer scrupuleusement à tout ce
que je lui voudrois prescrire. — Je m’en-rapportai à vous Monsieur
(ajouta-t-elle) ; un Homme-de-bien tel que vous êtes, ne peut abuser de la
simplicité d’une pauvre Veuve & d’une jeune Orpheline ; & vous avez
trop d’esprit, pour que je réfléchisse après vous.
Voilà
le caractère qu’il faut pour une Gouvernante, en cette occasion. Je louai tout
aussitôt l’appartement où nous voici ; je le disposai comme vous voyez, &
d’après mes conseils, la bonne Wallon (c’est le nom de mon Hôtesse)
reprit Théodore avec elle, sous prétexte d’avoir besoin de ses petits services.
Je fis censé absent, lors de son arrivée : mais mon prétendu séjour à la
campagne, j’écrivis les Lettres les plus touchantes qu’il me fût possible, pour
une Jeune-personne de l’âge & du caractère de Théodore ; à qui les moindres
douceurs paroissent des merveilles.
L’ameublement,
sans être magnifique, surprit l’aimable Wallon : sa Belle-mère attendait
qu’elle le témoignât, pour lui parler de moi.
Ce
qui m’avoit embarrassé d’abord, c’étoit ce que nous dirions, pour autoriser mon
éternelle absence : Théodore étoit innocente, naïve ; mais ce n’étoit pas une
sotte. Après de mûres réflexions, voici ce que j’imaginai, pour moi, & pour
tous ceux qui voudront user de ma méthode. C’est la bonne Wallon qui va donner
cette explication à sa Fille.
—
Celui qui vous recherche, & qui veut faire votre bonheur, ma chère
Théodore, est un Homme de mérite & d’esprit, vous l’avez bien vu par les
Lettres qu’il vous a écrites : mais il a une fantaisie, qu’il faudra lui
passer.
— Est-ce donc, Maman ? — Elle est des plus singulières, ma Fille, & je
crains qu’elle ne vous offusque.
—
Mondieu ! vous me faites trembler ! — Imaginez, mon Enfant, ce qui vous
déplairoit davantage ; c’est peut-être pire que tout cela…… Mais c’est donc une
chose bien-terrible ! — Ma chère Théodore, il ne veut pas être vu de vous. Il
vous parlera quelquefois, vous serez auprès de lui, mais dans l’obscurité.
— Dans l’obscurité ! — Oui, une obscurité parfaite….. Et vous y serez aussi.
— Je ne te quitterai jamais, sois-en sûre, ma chère Fille. Cependant, tu
pourras quelquefois le voir de loin, bien-loin, & seulement pour en avoir
une légère idée. — Et pourquoi donc cette bisarrerie-là, Maman ? — Ah ! ma
Fille, je t’ai dit exprès que c’étoit une singularité ; mais c’étoit pour voir
ce que tu penserais : cette conduite extraordinaire & non bizarre, est
fondée sur des raisons de la plus grande conséquence ! Ta Mareine t’a raconté
l’histoire d’un Homme qui avoit tous-jours un masque-de-fer (**) ? — Oui,
Maman. — Eh bien, ton Prétendu, lui, est forcé d’être masqué, non pas toujours,
ni devant tout le monde, mais seulement avec la Personne qu’il doit épouser. —
Ah ! Maman, pourquoi donc ? — Tu lisais hier l’histoire du vizir Giafar, de la
famille des Barmecides, & de la Sœur du Calife Aaroun-al-Raschid ? (j’avois
procuré ce Livre). — Oui, Maman ! — Tu te souviens bien que ce Calife ne
vouloit pas….. — Oh… oui ! mais on lui permettoit de la voir ; & je n’en
demanderois pas davantage. — Pour revenir à ton Prétendu, mon Enfant, il est
soumis à un ordre du Roi, pour une faute involontaire qu’il a faite, & cet
ordre lui défend, s’il veut se marier, d’être vu de Celle qu’il aura choisie
pour en faire sa Femme, sous peine d’être renfermés tous-deux pour leur vie ;
lui, dans un cachot ; la Maîtresse dans une maison-de-force, parce-qu’on
présume que c’est elle qui l’aura demandé. — Vous sentez combien il falloit que
Théodore fût innocente, pour que je hasardasse de faire tenir avec elle un
semblable langage ! ] Mais, ma chère Fille (continuait la bonne Wallon), tu
pourras voir son portrait ; tu pourras entendre chanter ton Amant, ou ton Mari
; il pourra te faire les caresses qui vous seront permises après le mariage ;
enfin tout, hors de se laisser voir ; & pour cela, il a toujours un Espion
qui le suit, & dont il n’oseroit se défaire : cet Espion prend toutes
sortes de formes ; tantôt en Homme, tantôt en Femme, il le cache de ton
Prétendu lui-même, pour tâcher de le surprendre. Le but qu’on a eu, par cette
défense, est de l’empêcher de trouver à se marier ; n’y ayant guère de Femmes
assez généreuses envers l’Homme le plus aimable, pour vouloir l’épouser sans le
voir, ni avant, ni après. Et quand il y en auroit parmi ses Connoissances, dès
qu’on fait qu’elles l’ont vu, elles ne peuvent prétendre à devenir son épouse.
Sans cela, ma Fille, un aussi bel Homme n’auroit-il pas déjà trouvé vingt
Femmes au lieu d’une, non-seulement dans sa condition, mais dans celles
au-dessus ? — En-effet, Maman, ne le pas voir ! — Oui ; mais l’entendre, voir
son portrait, recevoir les caresses d’un Homme si tendre pour toi, qu’il
donneroit sa vie, pour te rendre heureuse. — Il est vrai, c’est bien-faiteur !
— Et puis, l’honneur que cela te fera ? — On le saura donc ? — Sans-doute…..
Tiens, veux-tu voir son tableau ? — Ah ! voyons, Maman ! — Le voici. — Le joli
Homme ! — Trouves-tu, ma chère Théodore ? — Oh ! que je l’aimerois,….. si je pouvois
le voir ! — Je ne te cacherai pas qu’il est de retour d’hier, & qu’il t’a
vue ce matin. — Il m’a vue ! ah, ma Bonne !….. Et où donc ? — Ici ; en tirant
le cordon de ta sonnette, il va m’entendre, & chanter l’ariette que tu
voudras. — Que je voudrai ? ….. Eh-bien, qu’il chante,
Peut-on
affliger ce qu’on aime — !
Dès
qu’elle eut prononcé ce vers du Deserteur, je préludai, en
m’accompagnant d’un luth. Théodore fit un cri de surprise & d’admiration.
J’ai la voix belle ; j’étois dans une chambre sonore ; je chantai de mon mieux,
& le plus tendrement possible. J’entendis la belle Théodore s’écrier : — Ah
! je vous promets de l’aimer de tout mon cœur… Eh ! pourroit-on n’être pas
charmant, quand on chante d’une manière si touchante !
A
compter de ce moment, je fus aimé de Théodore. Pour entretenir le charme qui
m’a donné son cœur, j’employe tous les jours des moyens nouveaux : mille
petites fois, mille petits présens, qui n’épuisent cependant pas ma bourse. Nos
entretiens, quoique ténébreus, ont toute la vivacité & tout
l’enjouement qu’on peut imaginer. Ils en ont même plus que s’ils étoient
éclairés, parce-que Théodore est plus libre, & qu’elle contraint moins ce
rire charmant, dont mon imagination ne perd-rien.
L’un
de ces jours, ayant apperçu à quelque distance un jeune Mousquetaire, de la
plus agréable figure, & qui réunissoit les grâces d’Adonis, à la noble
fierté d’Achille, j’avertis la bonne Wallon, par le moyen d’un cordon dans la
boucle duquel elle met le doigt aux heures où il est convenu que je verrai
Théodore : elle fit remarquer ce Jeune-homme à sa Fille à-travers les jalousies
; & dès que celle-ci l’eût vu, la Maman tira un rideau de gaze, & la
fit éloigner, en lui disant, que c’étoit moi. La Jeune-personne, qui avait à
peine entrevu ce Joli-homme, en avait assez remarqué pour le trouver charmant,
mais pas assez pour le reconnoître. Or cette manière de voir à-demi n’est pas
la moins efficace pour charmer, comme vous le savez.
Il
suffiroit de suivre ce régime pour être aimé constamment, & pour aimer
de-même (la réserve qu’on est obligé de s’imposer retenant l’amour au-dessous
de son dernier période). L’on pourroit alors épouser, & continuer cette
marche jusqu’à l’âge où les Femmes doivent cesser d’être volages. Mais j’ai eu
plus de bonheur : mon Père & ma Mère sachant que j’existois, & ne
connoissant pas mes moyens de subsistance, ont fait remettre une somme
considérable à un Homme-public, avec ordre de la donner à Quiconque se présenterait
muni de ma signature, sans aucune information : ces respectables Parens aimant
mieux m’exposer à être dupes d’un Fripon, que de manquer à me secourir. J’ai
fait toucher cette somme, & j’en ai constitué à ma Théodore une rente
foncière, égale à mon propre revenu. Ce trait de générosité me l’attache encore
davantage. Mon amour pour elle a été jusqu’à-présent très-platonique ; mais je
vous avouerai que je me surprens quelquefois dans le desir de le faire changer
de nature ; & je craindrais d’y succomber, sans les précautions que j’ai
prises contre moi-même, de-concert avec l’honnête Wallon, qui ne ferait pas la
Femme à favoriser le déshonneur de sa Bellefille.
Voilà
mon histoire, jusqu’au moment actuel. Vous voyez par la confidence que je viens
de vous faire, quelle est ma façon-de-penser : avec de pareilles dispositions,
pouvais-je prendre une route plus sûre que celle que j’ai tenue, pour arriver
au bonheur ?
Et
voilà, Messieurs, où j’ai trouvé le plan qui fait le mien. Depuis ce temps-là,
j’ai avoué mon admiration & ma reconnoissance à son Auteur. Je voudrais le
connoître : on dit que c’est un Homme simple & droit ; j’en ferois mon Ami,
s’il le vouloit être.
Nous
convinmes tous que ce plan étoit très-bien imaginé : mais que m.r le Baron
l’avoit rendu vraisemblable.
Telle
fut ma première visite chés le plus laid, & peut-être le plus heureux des
Hommes. Je ne l’ai pas perdu-de-vue depuis deux ans, & j’ai voulu savoir si
le succès de son stratagème se soutiendroit.
Le
Baron sentant lui-même qu’un coup imprévu pouvoit découvrir à la Femme, il n’a
trouvé qu’un moyen pour empêcher la destruction de la félicité ; ç’a été
d’inculquer de bons principes à la jeune Epouse. Il a dicté à m.me De-Rancé les
leçons qu’elle devoit donner à sa Fille, & il a été assez heureux pour
trouver dans cette Dame une mère raisonnable, toujours disposée à le seconder.
L’Héloïse, de l’illustre Rousseau, lui a paru le Livre le plus
propre à opérer cet effet : il l’a commenté ; la jeune Baronne lisoit
l’Ouvrage, & la Maman, aux heures de leur travail, lui répétoit de
vive-voix, & comme d’elle-même, le commentaire de son Gendre. Durant cet
intervalle, la nature servit encore le Baron : sa jeune Epouse lui a donné deux
Enfans, garçon & fille, qui ont apporté en venant au monde la charmante
figure de leur Mère. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que la jeune Baronne
s’est persuadée, que le Garçon ressembloit beaucoup à son Père ; elle disoit
tous les jours à m.me De-Rancé : — Vrai, Maman, j’ai la figure de mon Mari,
précisément l’idée que réalise la figure de mon Fils ; c’est ainsi que j’aime à
me le représenter dans mes rêveries : me trompé-je ? — Mais, chère Fille, m.r
le Baron n’est pas tout-à-fait ainsi ; un Homme de son âge, qui a essuyé divers
accidens à la guerre, ne peut avoir la figure primitive. — Ah ! ma chère Maman
! un Mari défiguré à la guerre n’est jamais laid, & il me semble que toute
Honnête-femme a bien du plaisir d’avoir un Mari comme-ça ! — On ne peut rien de
plus noble que cette idée, ma chère Enfant, & j’en ferai ta cour à m.r le
Baron. — C’est bien-là ce que je pense, Maman, je vous assure.
Ce
fut peu de temps après cet entretien de la Mère & de la Fille, qu’arriva la
catastrophe. La jeune Barone étoit dans le jardin avec ses deux Enfans, dont
l’aîné commençoit à marcher, & la Fille étoit sur les bras de sa Nourrice.
La jeune Maman s’amusoit avec son Fils ; elle alloit quelques pas devant lui,
puis elle se baifsoit en lui tendant les bras. L’Enfant s’y précipitoit comme
dans un port favorable, qui le garantissoit des chutes : image véritable &
touchante de la vraie Sagesse, qui fait pour l’Homme, ce qu’une tendre Mère
fait pour son Enfant. M.me De-Rancé courut avertir son Gendre, pour le faire
jouir de ce spectacle charmant, qui ne pouvoit qu’augmenter sa tendresse &
son bonheur. Il vint à-couvert par derriere des charmilles. Il fut enchanté.
En-effet, quelle vue pour un Mari, pour un Père, & pour un Père & un
Mari comme le Baron, de voir dans sa Femme & dans son Fils, ce que la
Nature avoit formé de plus charmant ! Il tomba dans un extase de ravissement,
& s’oublia. Par-hazard il avoit son beau masque. La Barone, en continuant
sa marche, se jeta tout-d’un-coup dans l’allée d’à-côté, où étoit son Mari,
pour le dérober un instant à son Fils. Elle aperçut un Homme. Elle poussa un
petit cri, plus de surprise que de frayeur. Le Baron, hors de lui-même, lui
tendit les bras. — Chère Epouse ! Il ne dit que ces mots, & la Barone vola
dans ses bras. Il l’y pressa tendrement. Mais son Fils, qui ne la voyoit plus,
s’étant mis à pleurer, elle quitta son Mari, & courut à l’Enfant, qu’elle
apporta avec elle. — Voilà ton Papa ! cher Enfant…… — Il a un masque ! (dit le
Petit avec effroi.) — C’est que des blessures m’ont défiguré…… Otez-le, cher
Epoux ! je ne te verrai que dans ton Fils. — Ce mot te rend encore plus
adorable, ma chère Femme…… (Il se démasque). Je suis hideus : mais je
t’adore…… La jeune Baronne fit un cri, en voyant son Mari. Mais jetant aussitôt
les yeux sur son Fils, & le montrant au Baron : — Voilà ta vraie figure de
Mari. Celle que tu caches, est celle de Héros : Ta difformité te rend plus
respectable, & je dois t’en consoler…… Ne te gêne plus ; je veux m’y
accoutumer.
Ce
dénouëment dit tout. Le Baron est heureus.
On applaudit à la Nouvelle de l’Abbé Au—t ; on en loua tous les détails, & sur-tout le dénouëment. Honorable Lecteur, je l’ai rendue de-mémoire, mais très-fidèlement néanmoins.
[Rétif de la Bretonne]
(+) Cette transcription a été faite sur un exemplaire du IVe volume des Contemporaines dans la seconde édition de 1781. Elle reproduit uniquement les pages 540 à 565. La nouvelle entière (27e Nouvelle), intitulée : La Femme au Mari invisible, ou Recette pour les Héros défigurés à la guerre, occupe les pages 525 à 565 de cette seconde édition. Dans la première édition de 1780, cette même nouvelle occupe les pages 497 à 538 et porte le titre : Le Mari invisible, ou Recette pour les Héros défigurés à la guerre. Il y a quelques minimes variantes dans le texte. La figure qui accompagne cette nouvelle n'est pas signée. Nous avons transcrit uniquement ici le texte qui porte le titre : Le secret d'être aimé après quarante ans, et même à tous les âges de la vie, fût-on laid à faire peur. Ce même texte avait été précédemment publié dans quelques exemplaires seulement des Nouveaux Mémoires d'un homme de qualité (Imprimé à La Haie, et se vend à Paris, chés la Veuve Duchesne, De Hansy, 1774, 2 parties in-12). Nous avons conservé l'orthographe de Rétif. La transcription par OCR peut comporter quelques erreurs involontaires malgré nos vérifications. Nous fournissons ci-dessous les images des pages concernées par cette transcription. Mis en ligne le 18 février 2026 par Bertrand Hugonnard-Roche | Tous droits réservés.
(*) Voyez dans les
Gynographes, note [ A ], pag. 242, la vraie définition de la beauté. J’ai eu,
depuis la joie de voir que j’avais, sans le savoir, donné celle de Socrate
lui-même, & de m’être trouvé dans les mêmes idées que cet Homme divin,
avant d’avoir lu son opinion. ( Dulis. )
(**) On trouve dans l’Année Littéraire, différentes lettres sur l’Homme au masque-de-fer, qui contiennent presque toutes les découvertes qu’on a faites jusqu’à présent à son sujet : on peut y recourir. (On a lu récemment dans un Papier-public, que c’étoit un Secrétaire du Duc de Mantoue, qui avoit agi contre la France : ce fait a été démontré faux dans le même Journal, quelque-temps après.)















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