Monsieur Nicolas de Restif de la Bretonne vu par Octave Uzanne (10 février 1884). "Monsieur Nicolas est un sujet hors ligne, un visionnaire comme on en voit peu, un exalté de satyriasis, un fou génial et délicieusement excentrique."

Couverture imprimée en vert
de l'édition Liseux de 1883
[A propos de Restif de la Bretonne et de ses œuvres, par Octave Uzanne.]

      C'est lamentable à proclamer, mais ce sont les meilleures et les plus curieuses tentatives de librairie qui échouent le plus souvent. Voici, par exemple, sur ma table un ouvrage sans égal en son genre, et digne de passionner une génération moins ahurie par la fièvre des jouissances hâtives que la nôtre. Je veux parler de Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé, mémoires intimes de ce Restif de la Bretonne dont tant de gens parlent au hasard et que si peu connaissent.
      Un éditeur qui est, à mon sentiment, l'honnête homme le plus désintéressé de l'heure actuelle, et qui eût reçu des témoignages publics d'estime à Sparte pour son érudition profonde et la philosophie de son existence ; un extravagant de sagesse qui aurait dû vivre au temps des Saumaise, des Beyle et des Ménage, M. Isidore Liseux a songé à réimprimer Monsieur Nicolas (1) sur l'édition unique et rarissime publiée par Restif même en 1796. Cet ouvrage original en 16 volumes se vendit dernièrement jusqu'à cinquante louis, mais sa cherté provenait d'autre source que de sa rareté. Restif dans ces volumes a écrit la confession la plus admirablement cynique que l'on puisse rêver ; c'est un Diogène bourguignon qui a roulé son tonneau dans tous les milieux du XVIIIe siècle et qui s'y montre le plus terrible vivant que l'on puisse concevoir. L'international aventurier Casanova disperse bien davantage l'intérêt dans ses mémoires que monsieur Nicolas, imprimeur-auteur, lequel fixe l'attention principale sur la vie parisienne d'il y a cent ans.
      On pouvait croire que la réimpression d'un tel ouvrage ferait un bruit immense dans le Landerneau, des bibliophiles, et même il était sensé de penser que le vulgum pecus enlèverait avec une passion furtive de collégien l'édition sur papier ordinaire à 3 fr. 5o le volume. Il n'est aucun de nous qui n'eût escompté ce succès ; l'édition est remarquablement imprimée, d'une correction rare aujourd'hui, où les correcteurs se recrutent on ne sait comment, et où les publications de luxe sont plus émaillées de coquilles qu'une plage bretonne. (- Cette revue, hélas ! n'en est pas plus exempte que les autres. - ) Des notes concises éclaircissent le texte, l'orthographe fantaisiste de Restif est remise sur le chemin académique ; rien n'y boite et la lecture y est attrayante au possible ; il était donc permis de croire à un succès considérable ; cependant l'éditeur ne constate qu'un froid succès d'estime. Ce fait est absolument typique, aucun journal n'a parlé de Monsieur Nicolas et cette inépuisable matière à chroniquer n'a tenté aucun chroniqueur. Les Illuminés n'offrent plus d'intérêt, parait-il, pour les écrivains philologues du jour : Gérard de Nerval n'a point laissé de successeurs.
      Quelle superbe étude il y aurait à écrire cependant au point de vue psychologique sur Restif raconté par lui-même ! Un admirateur du docteur Charcot y retrouverait une expression de la névropathie au XVIIIe siècle dans une intensité bien supérieure à celle de tous les cas décrits jusqu'alors, car Monsieur Nicolas est un sujet hors ligne, un visionnaire comme on en voit peu, un exalté de satyriasis, un fou génial et délicieusement excentrique.
      Sait-on que Restif lui-même a pressenti le sort réservé à ses Mémoires ? Au tome VI, p. 36oo de l'édition originale, il dit « Où trouvera-t-on le cœur humain aussi bien, aussi véritablement peint que dans cette histoire Ah ! l'abbé Delille avait raison ! c'est un chef- d'œuvre mais c'est la nature et non l'auteur qui l'a fait !... Je puis dire comme Ovide : Exegi monumentum, et ce monument étonnera quelque jour. »
      Certes, il étonne, il renverse même, ce prodigieux monument ! - A le regarder dans son ensemble et dans ses détails il semble impossible qu'un homme l'ait échafaudé de sa propre existence. En dépit des figures extraordinaires que le siècle dernier a pu fournir à notre admiration ou à notre surprise, il n'en est pas de plus curieuse, de plus complexe, de plus vivante ; il ne s'en trouve pas d'aussi largement humaine que celle de Restif de la Bretonne.
      Je serais heureux de voir M. Liseux publier, en appendice dans le quatorzième et dernier volume (qui ne paraîtra guère avant quelques mois), une suite de notes sur les singuliers et spirituels néologismes de Restif, sur le nombre de ses bâtards, et même nous fournir un index alphabétique de toutes les femmes et filles mentionnées dans ces confessions uniques.
      Pour ma part, j'ai relevé plus de cent néologismes et surtout cent trente-cinq bâtards, dont seize garçons, quatre-vingt-quinze filles et vingt-quatre enfants de sexe non indiqué. Si l'on faisait un calcul d'économiste ou de statisticien, on arriverait assurément presque à prouver que les descendances de Restif furent assez nombreuses pour former tout un bataillon du premier Empire.
   
       J'aurai à revenir sur l'auteur des Nuits de Paris, car il est de ceux qui ne se laissent point oublier et qui ont trop semé leur vie dans leurs œuvres pour qu'un de leurs lecteurs aussi fervents que je le suis ne les retrouve pas très fréquemment au cours de la sienne. (*)

(1) Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé, Mémoires intimes de Restif de la Bretonne. Paris, Isidore Liseux, 23, avenue d'Orléans. 14 volumes sur vélin à 3 fr. 5o. Sur papier Hollande, la collection 112 fr. Les dix premiers volumes sont en vente.

(*) Vieux airs, Jeunes paroles, chronique par Octave Uzanne, article extrait de la revue Le Livre, Bibliographie moderne, livraison du 10 février 1884, pp. 68-69.

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