[Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne] L’Amazone, ou la Fille qui veut faire un Enfant. [Vingt-Quatrième Nouvelle, IV volume, pp. 403-436 de la seconde édition des Contemporaines, 1781
L’Amazone, ou la Fille qui veut faire un Enfant.
[Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne]
L’Amazone, ou la Fille qui veut faire un Enfant.
[Vingt-Quatrième
Nouvelle, IV volume, pp. 403-436 de la seconde édition des Contemporaines,
1781] [-]
Dans une Ville de Province, où j’étois en 1759 (*), allant à la promenade du Parc avec des Amis, je remarquai une Dame d’environ vingt-six ans, habillée en Amazone : Elle étoit charmante, & tenoit par la main une Petite-fille mise comme elle, dont les charmes naissans promettoient d’égaler ceux de sa Mère. Je demandai qui elles étoient ? Un jeune Conseiller, de notre société, me répondit : — Cette Dame est un Etre singulier ; elle n’est ni femme, ni fille ; ni sage, ni libertine ; ni estimable, ni à mépriser ; elle a toujours eu horreur du mariage, avec la plus grande envie d’être mère : enfin, c’est une espèce de Monstre, que l’on ne sauroit définir : mais il paraît que la base de son caractère, est une antipathie pour notre sexe, qui va jusqu’à l’horreur. On prétend que si elle avait eu un Garçon, au lieu d’une Fille, elle n’aurait pas voulu le voir ; tandis qu’elle fait son idole de cette Enfant, qui lui a cependant coûté bien des peines & des chagrins. Je parus très-curieux de savoir l’histoire de cette Fille singulière ; & voici comment le Conseiller me la raconta. — La Demoiselle que vous voyez, se nomme Julie-Omphale Massillon, elle est Fille-unique d’un riche Négociant de cette Ville, qui l’a fait très-bien élever. Ses heureuses dispositions secondaient à-merveille les soins qu’on prenait d’elle ; toutes ses inclinations étaient relevées, & c’était moins une jeune & charmante Personne, qu’un aimable Garçon, vif, ardent, ayant tous les goûts du sexe opposé au sien. Ses Parens en étaient enchantés, & souvent son Père & sa Mère se plaisaient à la faire habiller en Amazone. Elle apprit le latin, & elle a fait toutes ses classes ; c’est une savante : Elle ne s’en est pas encore tenue-là ; elle fait faire des-armes, monter à cheval ; elle manie également bien le fusil, & c’est la plus habile Chasseresse de tout le canton. A treize ans, elle était formée, & ses Parens songeaient à la marier. Mais elle accueillit fort-mal tous ceux qui se présentèrent. On attribua cette conduite à son extrême jeunesse : car vous savez qu’à cet âge, les Filles se soucient très-peu des Hommes, & qu’elles ont alors cette pruderie aimable, qui plaît, parce-qu’elle est naturelle. On prit patience ; & cependant on dit au Parti préféré, de ne point se décourager ; qu’on saurait bien déterminer Omphale, lorsqu’elle serait devenue plus raisonnable. Les choses restèrent dans cette position pendant trois ans. Omphale était devenue plus rassise, plus composée ; on la voyait rechercher la solitude, & fuir tous les amusemens de son âge. On attendit encore, & présumant qu’elle avait quelque goût secret qui dominait, on voulut voir, s’il ne s’accorderait pas avec les vues qu’on avait pour elle. Mais, avec toutes les attentions possibles, on ne découvrit rien. Cependant Omphale devenait tous les jours plus concentrée, mélancolique même, & sa santé parut souffrir de la situation de son esprit, ou de son cœur. Ses Parens en furent effrayés. Ils employèrent les caresses, les promesses les plus flatteuses pour exciter sa confiance ; tout fut inutile. Mais comme je suis à-présent plus instruitqu’ils ne l’étoient, je les vais laisser, pour vous dire ce qui se passoit chés leur Fille. Depuis la demande qu’on avoit faite d’Omphale, elle avoit sérieusement réfléchi, qu’il faudroit se marier un-jour ; être la Femme d’un Homme, la seconde, sa compagne, obligée d’obéir, sinon à ses volontés, du moins à certains désirs, & toujours à la situation naturelle d’une Epouse. Elle ne put digérer cette idée. Elle ne voyoit aucun Homme dont elle voulût porter le nom, en s’identifiant avec lui ; aucun avec qui elle voulût avoir tout en-commun, auquel elle désirât donner des Enfans ; encore moins aucun dont elle voulût être la complaisante ; auquel elle voulût consacrer ses soins : elle avoit, comme je l’ai dit, une haine, une antipathie pour notre sexe, qui n’avoit ni mesures, ni bornes : le seul Homme qu’elle ne haïssoit pas, c’étoit son Père. On prétend que ces dispositions étranges, & contre nature, lui venoient de l’éducation qu’on lui avoit donnée ; & des Personnes fort-sages prétendent, qu’on ne sauroit trop accoutumer les Femmes, dès leur jeunesse, à n’être que femmes. Quoi qu’il en soit, il paroît que cette disposition fut autrefois celle des Amazones, & que si l’on écoutoit aujourd’hui les vœux de nos Philosophistes adulateurs, il pourroit bien se former dans peu une conjuration générale de la part des Femmes, pour nous exterminer tous, comme firent les anciennes Guerrières des rives du Thermodon : Elles réserveroient sans-doute les plus Beaux & les plus Vigoureux d’entre nous, qu’elles renfermeroient par petites troupes dans des espèces de haras, pour les employer à la propagation. C’est un avis que je veux donner quelque jour à la Nation, afin que si ce malheur nous arrive, on sache au moins que quelqu’un l’avoit prévu…. Je reviens à Omphale. Elle conçut dans son petit cerveau, le dessein de ne jamais se marier ; mais elle se formoit cependant une idée très-agréable de la maternité. Comme elle aimoit tendrement sa Mère, & qu’elle en étoit chérie, elle se figuroit un plaisir infini, à avoir un être qui lui dût la vie, & ne dépendît absolument que d’elle. Elle ne songea pas d’abord sans-doute au sexe de cet Enfant desiré. Ce qui la confirmoit encore dans ces singulières idées, c’est que fort-souvent son Père avoit contrarié la Mère à son sujet, & qu’elle avoit vu cette bonne Mère pleurer en secret. Le sujet de ces contradictions n’étoit pas à l’avantage du Père : c’étoit lui qui fécondoit les dispositions masculines de sa Fille ; la Mère au contraire, vouloit élever Omphale pour en faire une Femme, & non un Homme. La jeune Massillon nourrissoit dans son esprit les idées que je viens d’exposer durant trois ans, depuis treize jusqu’à seize ; & ce fut alors qu’elle resolut de les réaliser. Elle pensa d’abord, qu’il falloit prendre, pour remplir ses vues, un Jeune-homme d’assés basse-condition, pour qu’on eût de la répugnance à le lui faire épouser. Ensuite, elle songea très-prudemment à le choisir aimable, parce-qu’elle vouloit que son Enfant fût joli, d’un bon caractère, & cependant spirituel ; ce qu’elle espéroit découvrir malgré la grossiereté du Personnage, par une règle assés sûre, par sa naïveté. En-effet, à l’exception des Caustiques, tous les Gens-d’esprit, dans leur jeunesse, sont naïfs, bons, ennemis du mensonge, & aussi crédules pour tout ce qui ne répugne pas au bon-sens & à la droite raison, que peu disposés à ajouter foi à ce qui paroît merveilleux. D’après ces vues, dignes d’une Fille de beaucoup d’esprit, à la singularité près, Omphale jeta les yeux sur un Garçon-jardinier, d’environ vingt ans, de la figure la plus heureuse, & à qui de beaux cheveux-châtains-clairs tomboient par grosses boucles sur les épaules. Il étoit sage, point buveur, point jureur : il paroiffoit trouver son plaisir dans son travail ; il lisoit même quelquefois des Histoires, telles que l’Abrégé de la Bible, & d’autres Livres de ce genre. Omphale commença de se promener souvent seule dans le jardin ; elle alloit toujours du côté du Garçon-jardinier, & lorsqu’elle étoit auprès de lui, elle saisiffoit toutes les occasions de lui adresser la parole. Ils firent ainsi connoissance. Omphale le choisissoit par une raison froide ; elle ne sentoit pas le moindre degré de passion : ce qui la rendoit plus capable d’aller à ses fins. Il n’en fut pas de même du Garçon-jardinier : il ne put voir de-près tant de charmes, sans que son cœur ne s’embrasât ; mais comme dans les Gens qui n’ont pas reçu une certaine éducation, & auxquels un travail continuel ôte de cette délicatesse qu’a l’Homme riche & désœuvré, l’amour a beaucoup plus de physique que de moral, le jeune Jardinier ressentit de violens désirs. Omphale s’en aperçut : elle chercha même à les rendre plusardens, par mille choses que les Femmes savent faire, & qui sont d’autant plus efficaces, qu’elles ont l’air de n’y donner aucune importance. Lorsqu’elle le vit au point où elle le vouloit, elle l’appella un jour, que tout le monde de la maison étoit sorti, le fit entrer sous un berceau, & lui tint ce discours : — Benigne, vous êtes un bon-garçon ; vous me paroissez sage, prudent, reservé, j’ai quelque chose à vous communiquer qui demande le plus grand secret. Avant de vous dire ce que c’est, je vous préviens d’une chose, c’est que je vous donnerai pour prix du service que vous m’allez rendre, une somme capable de vous faire un établissement : j’amasse depuis long-temps les petits présens qu’on me fait chés nous, & j’ai dans ma cassette en beaux louis, deux-mille-écus. Ils sont à vous sans que vous ayez rien à craindre, si vous acceptez ma proposition. Il faut ensuite que vous me juriez, qu’aussitôt après le service rendu, vous partirez de la Ville, pour n’y jamais revenir. Je joindrai en-conséquence de cette promesse, à vos deux-mille-écus, quelques bijoux, qui en valent presque autant, & je vous donnerai un écrit, signé de ma main, par lequel je reconnoîtrai que je vous les ai donnés en-récompense d’un grand & signalé service que vous m’avez rendu. — Il ne faut pas tant de peurs, Mademoiselle, pour me faire faire ce que vous voulez ; sans rien, je l’ferai tout-de-même : par-ainsi, parlez, votre serviteur écoute. — L’occasion… est… si favorable… aujourd’hui ( répondit Omphale hésitant ) que… je vais… vous le dire tout-de-suite… mais vous n’oublierez pas mes conditions ? — Non, Mademoiselle. — Vous m’allez faire le serment de les observer ? — Oui, Mademoiselle ; tant-seulement dites-moi. — Je jure sur mon âme… — I jure sur mon âme… — Et ma part en paradis… — Et ma part en paradis… — De ne jamais ouvrir la bouche du service que je vais rendre à mademoiselle Massillon… ( Il répéta. ) — Et de partir aussitôt de cette Ville pour n’y jamais revenir. — Pour n’y jamais revenir. — Que Dieu me punisse, si j’y manque ! — Que Dieu me punisse, si j’y manque. — Levez la main vers le Ciel. — La v’là. — C’est bon… A-présent, je vais vous révéler un secret, si important qu’il n’y en eut jamais un pareil. — Monguieu ! qu’est-c’que c’est donc, Mademoiselle ! — Il ne s’agit de faire de mal à Personne.— Ah ! tant-mieux ! car i commençois à me r’pentir d’avoir si fort juré un si gros juron ! — Il ne s’agit que de moi… Il faut me faire une chose… — D’abord, mademoiselle, igny a juron qui quienne i n’vous f’rai pas d’mal déja. — Ce n’est pas du mal non-plus. — Ah ! quant à du bien, me v’là tout-prêt… — Ce n’est ni du mal, ni du bien…. Mais, c’est que cela est difficile à dire…. Je voudrois… avoir…. — Tout c’que vous voudrez, i vous l’f’rai, s’il est en ma puissance, y dussé-je me rompre le cou. — Vous n’avez aucun péril à courir. — Monguieu, qu’est-c’que c’est donc ? — Il faudroit, Benigne… Je voudrois… Mettez vous tout-près de moi… encore plus près… encore plus près… Je voudrois devenir… comme est à-présent votre Cousine Marthon Massé. — Comme elle est ? — Oui, précisément dans l’état où elle est ? — Alle est grosse ! — Oui. — Vous l’voudriez être, Mademoiselle ? — Oui, vous dis-je. — I n’y a tant d’biaux Cavaliers qu’nous n’demanderions pas mieux ! — Je n’en veux pas ; vous vous souvenez de ce que je vous ai dit, Benigne : vous avez mon secret, vous savez ce que je vous demande ? — Ça est ben singulier ! dit Benigne, en riant d’un air naïf. — Et-ce que vous… ne voulez-vous pas, Benigne ? — Ventrequieu qu’il fait mademoiselle !… Mais c’est que j’ai peur de m’r votre Père. — Je ne vous déclarerai pas : d’ailleurs vous partirez. — Il a les bras longs ! — On ne saura pas où vous serez : vous changerez de nom. — C’est ben imaginé ! I n’m’en s’rois pas avisé ! — N’on dit ben-vrai qu’vous bouillez d’esprit… Mais i faut qu’ça fait, i n’ons pas de tems à perdre… ( Vous me dispenserez, dit [e]n riant le Conseiller, de vous rapporter le reste de la scène : jamais Jeune-fille n’a succombé avec le même sens-froid, la réflexion, l’esprit d’observation de m.lle Omphale ; parce-que sûrement jamais Jeune-fille n’eut ses motifs, du moins de la manière dont elle les avoit. ) Dès le même soir, Omphale fit partir son espèce de Mari, en réalisant les promesses qu’elle lui avoit faites : c’étoit aller un-peu vite ; & du moins cet empressement marqua son innocence : car il se pouvoit que son but ne fût pas rempli. Mais il le fut : c’est une vérité qu’il seroit utile à bien des Filles de savoir. Les jours qui suivirent le départ de Benigne, elle fut d’une gaîtéextraordinaire : mais cette situation ne dura pas : Omphale tarda peu à sentir différentes incommodités qui ternirent les roses de son teint. Les Médecins furent appelés. Ils ne connurent rien à sa maladie ; ce qui n’empêcha pas qu’ils n’ordonnassent des remèdes à-tort à-travers, qu’Omphale se garda bien de prendre. Six mois s’écoulèrent. Vers le milieu du septième, le désordre de sa taille ne pouvoit plus se dérober à la vue des moins-clairvoyans. Les Médecins la jugèrent hydropique, sur le dire de ses Parens, qui assuraient que jamais leur Fille n’avoit distingué un Homme, ni ne s’étoit trouvée seule avec un Cavalier. Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’ils se croyoient sûrs de ce qu’ils avançaient, qu’ils n’avoient pas même interrogé leur Fille. Mais Omphale se refusant avec opiniâtreté à tous les remèdes, assurant qu’ils la feroient mourir, sa Mère s’avisa enfin de lui faire une question. Si Omphale n’avoit pas envie d’aller au-devant des demandes, & de parler la première de sa vraie situation, elle ne prétendoit pas user du moindre déguisement. A la simple interrogation de sa Mère : — Mais ma Fille, vous avez tous les symptômes d’une …… Omphale ne la laissa pas achever ; elle se jeta à son cou, en lui disant : — N’attendez pas de moi, chère Maman, le honteux repentir d’une action que j’ai faite avec toute la réflexion possible, & qui est la suite d’un plan que je me suis tracé depuis trois ou quatre ans. J’abhorre les Hommes, sur-tout ceux qui prétendent à m’épouser : mais j’ai toujours eu envie de faire mon Amie, ma société d’un Autre moi-même, comme je suis la vôtre, chère Maman. Votre fortune me met dans le cas de ne pas avoir besoin d’un Mari, pour vivre dans l’opulence : Je veux donc rester indépendante, avec mon Enfant, qui ne tiendra qu’à moi sur la terre : un Père ne partagera ni sa tendresse, ni mon autorité : j’ai payé Celui qui me rend mère ; j’ai acheté de lui mon Enfant ; il est donc à moi, ou toutes les lois du bon-sens & de la propriété seroient renversées. Je sais, très-chère Maman, que ma conduite est extraordinaire : mais je ne pense moi-même comme aucune des autres Femmes : Je sais encore ( & c’est la seule chose qui m’ait fait balancer ) que ma conduite vous fera de la peine ; mais soyez bien-certaine, & daignez assurer mon Père, que vous n’aurez jamais que ce trait à me reprocher ; je me propose de le racheter, par les plus tendres soins, par le plus profond respect, par un dévouëment absolu, excepté le cas du mariage ; mais j’espère bien que je ne serai plus demandée par Personne d’honnête, & qu’il suffira, qu’on le sût, pour être indigne d’être écoutée. Etre Mère, chère Maman, voilà tout ce que je veux : Etre femme, jamais, jamais ; plutôt, cent-fois plutôt la mort. Je ne veux vivre désormais, que pour vous adorer, & élever mon Enfant sous vos yeux. Laissez-moi répondre, chère Maman, à tous ceux qui oseront critiquer ma conduite ; je me charge de leur fermer la bouche, & je saurai les faire rougir d’avoir eu la témérité de m’attaquer. — Je ne vous ai pas interrompue, Mademoiselle, lui répondit sa Mère. Votre aveu, la manière dont vous le faites, m’ont ôté la parole, & presque la pensée. Dans quel étonnement vous me plongez ! il égale ma douleur !… Encore si j’étois seule !… mais votre Père, un Père qui vous adore, si fier, si glorieux de vous avoir donné le jour !… Nous voilà bien punis de notre orgueil !… Eh ! que va-t-il dire, ce Père si grievement offensé ! — Ah ! Maman, s’écria Omphale avec une forte impatience, quelles idées vous vous formez de moi ! vous mettez votre Fille au rang de ces foibles Créatures, aveuglées par la passion, ou qui ont cédé par libertinage ! Moi ! moi ! céder à un Homme ! Non, non, Maman ; connoissez mieux votre Omphale ; j’ai commandé, je n’ai pas cédé… Permettez que je prévienne mon Père. — Quelle Fille ! — Elle est digne de son Père & de vous, Maman. — Et qui est l’auteur !… Ne me le demandez pas : jamais son nom ne sortira de ma bouche ; je l’ai effacé de ma mémoire. Le jour même, je l’ai payé ; il est parti, il ne peut revenir ; qu’il n’offre à mes yeux le plus abominable des Parjures. — Ah mon-dieu ! tout ce que je m’entens me confond !… Calmez-vous, chère Maman : votre seule douleur m’affecte : ménageons toutes-deux ce que je porte : mes devoirs envers cette innocente Créature ont commencé ; je ne veux pas plus les violer, que ceux envers vous. — Ah ! plût-à-dieu ! que vous ne les eussiez pas violés, ceux envers nous, vous seriez encore telle que vous devriez être ! — Je ne le saurois désirer, Maman, quoique votre douceur m’affecte bien-vivement. — Va , cruelle Fille ; tu ne sais pas, combien ta faute prête de torts à ton Père ! — Ma faute ! c’est si je m’étois mariée, que j’aurois fait une faute , une irréparable faute !…. Ah ! ces maudits Hommes ! jamais ils ne me feront rien ! Je les abhorre ; je les déteste !…. J’en aime un cependant ; c’est mon Père. — Et celui….. — Je ne l’aime pas…. Plus naïf, plus docile que les autres, je l’ai choisi pour remplir mes deffeins. — Et le bannir ? — Oui, Maman, & le bannir. — Omphale, Omphale ! je crains bien que vous n’ayez d’autres vues, & que notre vie ne vous paroiffe trop longue, afin de vous unir à cet Objet, peut-être indigne de vous ? — Non , Madame ; non , ma Mère ; daignez en croire votre Fille : ni lui , ni aucun autre Homme ne me feront jamais rien. — La Mère & la Fille en étoient-là de leur conuerfation , lorfque le Père rentra. M.me Massillon garda le filence. Omphale demanda permiffion à fon Pere de lui écrire des chofes de la plus grande confequence , & qu’elle ne fe trouuoit pas la hardieffe de lui dire. Ma Fille chérie n’a pas la hardieffe de m’ouvrir fon cœur, ui dit ce bon Père. T’ai-je donc jamais refusé quelque chose ? — Non , Papa : vos bontés ont été à l’excès ; mais il eft pardonnable à votre Fille d’avoir quelque timidité , en vous priant d’y mettre le comble. — Parle , ma chère Omphale : ne me prive pas du plaisir de t’accorder fur-le-champ tout ce que tu defires , quel qu’il foit : mon bonheur eft de faire le tien. — Je compte fur la grâce que j’ai demandée, chère Père : je le répète , il faut avoir de la pudeur en demandant , même au meilleur des Peres, la grâce que je defire ; je fouffrirois trop à parler ; permettez que j’écrive-. Le Père fe rendit, fuiuant fon ufage , à ce que defiroit une Fille idolâtrée : il ajouta feulement , en la laiffant avec fa Mère : — Combien elle a d’efprit ! qu’on me trouve une Fille au monde, comme mon Omphale ! — Voilà comme il vous gâte ! dit m.me Massillon. Mais que prétendez-vous écrire à votre Père ? — Un aveu complet, ma chère Maman ; une expofition des raifons qui ont déterminé ma conduite ; mes propos pour l’avenir ; la demande de la tendreffe & de la vôtre pour mon Enfant. Voilà, chère maman, ce que contiendra ma Lettre. — Allez donc l’écrire, & faites-la de façon, à adoucir le coup que vous allez porter à un Père si tendre ! Omphale embrassa sa Mère, & courut écrire sa Lettre, conçue en ces termes :
Lettre d’Omphale, à son Père.
Très-chere & très-honoré Père :
C’est une Fille digne de vous qui vous écrit, & qui va vous faire des aveux qui pourroient surprendre & même irriter tout autre Père : mais je n’ai pas ce malheur à redouter de la part du mien. Vous savez, très-cher Papa, dans quelles dispositions j’ai toujours été : je n’ai jamais desiré d’être garçon ; mais je me suis sentie indignée de ce que les Hommes nous mettoient, dans la réalité, par leurs loix, au-dessous d’eux, quoique par leurs adulations, ils aient l’air dans la Société, de vouloir nous traiter d’égales, & même de nous mettre au-dessus. Je n’ai pas été moins blessée de ce qu’ils anéantissoient leurs Femmes par le mariage ; de sorte que l’Homme qui n’a qu’une Fille, comme vous, cher Papa, ne peut espérer la consolation de travailler pour sa Famille & pour son nom ; un Gendre vient, qui engloutit & la Fille chérie, & le patrimoine de la Famille dont elle sort, pour enrichir & illustrer une Famille & un Nom étrangers. Dès l’âge de douze ans, cher Père, j’ai juré qu’il en seroit autrement d’Omphale Massillon. Je vous ai souvent montré mes dispositions, & vous avez daigné y sourire. J’ai donc pris les Hommes en horreur ; j’ai juré de ne jamais avoir de Mari : mais, excellent Papa, j’ai senti, que j’avois des devoirs à remplir à votre égard ; que je vous devois une postérité : j’ai rêvé pendant trois années entières à la manière dont j’accorderais mon goût & mes dispositions, avec mon devoir. Il s’en est présenté un moyen à mon esprit : mais, avant de le mettre en usage, j’ai encore pris six mois, pour le bien mûrir. Enfin, il m’a paru bon, & je l’ai exécuté. C’est ici, cher & adoré Papa, où votre Fille est embarrassée, à trouver des expressions assés pudiques, pour dire à son Père ce qu’elle a osé faire…. Je tranche en un mot : Je vous ai donné un Héritier. Mais, cher Papa, j’ai pris toutes les précautions, pour que cet Héritier fût parfaitement à vous, sans que jamais son Père pût le reclamer. J’ai ensuite eu soin de lui choisir pour Père, un Homme de mœurs simples, d’un sang pur, d’une figure agréable, d’un caractère excellent ; ayant un esprit droit, & un cœur encore fermé à tous les vices. Je lui ai donné deux-mille-écus, pour le payer de sa complaisance, & acheter de lui le renoncement absolu à tous ses droits sur mon Enfant. Je lui ai fait présent en-outre de mes bijoux, avec un écrit de ma main, par lequel je reconnois, que c’est un don de ma part, en reconnoissance d’un service de la plus grande importance, qu’il m’a rendu, lequel ( ai-je mis ) est spécifié dans l’écrit que ledit N… m’a laissé. Voilà, très-cher Papa, l’aveu que j’avais à vous faire : Je me jette à-présent à vos genoux, non pour vous demander pardon de ce qui n’est pas une faute ; mais pour vous supplier d’accorder à mon Enfant à naître les mêmes sentimens que vous avez eus pour moi ; de le faire baptiser sous votre nom seulement ( Père inconnu ; car jamais je ne le nommerai ), & de me permettre de le nourrir & élever dans votre maison, & sous vos yeux. Je mettrai toute mon étude à lui inspirer les sentimens que j’ai moi-même pour vous, cher Père ; je réunirai sur cet Enfant toute ma tendresse, & je me dirai tout le reste de ma vie : Mon digne Père eut le chagrin de me voir naître fille, & cependant je ne lui en fus pas moins chère ; pour reconnoître cet excès de tendresse & de bonté, autant qu’il est en moi, je lui tiens lieu d’un Fils, & je lui donne un Héritier qui porte son nom. Je suis avec le plus profond respect & la plus vive tendresse, très-cher & adoré Papa ;
Votre dévouée & respectueuse Fille.
Cette Lettre fut remise le lendemain matin à m. Massillon par la Femme-de-chambre : M.me Massillon avait compté que sa Fille la lui montreroit auparavant ; mais la voyant remettre à son Mari, tout le corps lui trembla, par la crainte qu’elle eut, qu’un pareil aveu ne fît sur lui une impression funeste : elle étoit sur-tout très-curieuse de savoir quelle tournure avait prise Omphale. Elle resta pour écouter cette lecture, & sur-tout prête à calmer son Mari, ou de le consoler. Elle fut très-contente du commencement de la Lettre : mais toute la suite la surprit, l’étonna au dernier point : Elle necroyoit pas Omphale en état d’écrire de la sorte. Le Père lut jusqu’au bout, sans s’interrompre autrement que par quelques regards vers le ciel ; de sorte, qu’il étoit impossible de deviner la pensée. Mais lorsqu’il eut fini, des larmes coulèrent de ses yeux. — Où est votre Fille ? dit-il à son Epouse. — Mon cher Ami, répondit m.me Massillon, en l’embrassant, calmez-vous ! Omphale n’est pas si coupable : ce n’est ni une faiblesse, ni libertinage : ayez égard à la manière dont vous l’avez élevée….. — Appelez votre Fille, mon Amie : ne puis-je la voir ? — Promettez-moi du moins de la ménager. — Oui, je vous le promets. — Faites venir Omphale, dit-elle à la Femme-de-chambre. La Jeune-personne arriva, la tête haute, mais l’air modeste, marchant avec cette même dignité que vous lui venez de voir. Elle avoit une veste de satin-vert à galons-d’or, & une jupe rose à dentelle d’argent ; c’étoit son habit favori à la maison. — Mademoiselle, lui dit son Père, je viens de lire votre Lettre : De deux choses l’une, ou vous êtes perdue, ou je vous rends toute mon estime, toute ma tendresse ; je ne vous demande que la vérité : le moindre écart va être puni par toute mon indignation & toute la fureur d’un Père grievement offensé….. N’avez-vous jamais aimé ? Songez que je ne demande que la vérité ; la vérité seule ! — Jamais cher Père : dût cette vérité tourner contre-moi ; je suis trop-fière pour mentir à Personne au monde, & trop-respectueuse pour mentir à mon Père. — L’Homme que vous avez choisi vous plaisait-il ? — Il est de tous les Hommes le seul que j’eusse pu souffrir à mes côtés ; plutôt parce-qu’il étoit sans prétention, que parce-qu’il étoit aimable. — L’avez-vous banni pour toujours ? — Pour toujours, Papa, & je l’ai lié par les plus horribles sermens. — Quelqu’un connoît-il l’usage que vous avez fait de cet Homme, & son nom ? — Personne, pas même Maman ; & jamais Personne, pas même vous, dont j’implore la bonté, ne saura son nom. — Tous les motifs exprimés dans votre Lettre sont-ils vrais ? — Vrais comme cette lumière céleste, qui fait que j’ai le bonheur de voir les plus dignes Parens qui soient au monde. — Jurez tout ce que vous venez de dire. — Je le jure par vous, mon Père, par ma digne & tendre Mère : Fasse le Ciel que vous me haïssiez, sije mens ! — Je vous crois, & je vous permets d’embrasser un Père, qui se tiendra honoré de son nom, si votre conduite est telle que vous me l’avez exposée : oui, je me croirai le plus heureux des Pères. M.me Massillon enchantée poussa un cri-de-joie, & Omphale embrassa respectueusement son Père, qui la retint contre sa poitrine. Il la remit ensuite dans les bras de sa Mère. — Ne cachons rien, ma Femme, lui dit-il : Omphale n’a pas fait une action honteuse, pour la cacher : comportons-nous seulement avec une décence qui ne scandalise personne…. Ma Fille, j’adopterai votre Enfant, autant que nos Lois me permettront de le faire : je prendrai d’ailleurs tous-les autres moyens pour lui assurer notre fortune. Soyez tranquille de ce côté-là : je ne vous fais aucun reproche, de n’avoir consulté ni votre Mère, ni moi : nous n’aurions pu seconder vos vues. Mais aujourd’hui que tout est fait, il ne s’agit plus que de ne pas faire retomber sur vous une conduite si extraordinaire : vous êtes notre Fille : nous allons vous prouver notre tendresse, en vous rendant heureuse à votre manière, plutôt qu’à la nôtre. La fière Omphale fut si touchée du di[s]cours de son Père, qu’elle se jeta à ses genoux, en lui disant : — Vous, un Homme ! vous êtes un Dieu ! Ô digne Père ! que je vais avoir de plaisir à vous prouver ma tendresse & mon respect ! — Omphale, lui répondit-il, vous avez de l’esprit, trop, beaucoup-trop pour être une Femme ordinaire : mais je ne sais si la dose sera assés forte pour le rôle dont vous vous chargez : tout un Public va avoir les yeux sur vous ; votre conduite extraordinaire fera rire les uns, excitera l’humeur des autres : quelques-uns, mais en très-petit nombre, vous admireront ; & ceux-là garderont le silence ; vous ne les entendrez pas ; les Sots, les Préjugés feront taire vos Partisans : Prenez donc un courage élevé, si vous allez succomber sous le fardeau dont vous vous êtes volontairement chargée, vous ne seriez digne que de mépris. Omphale, qui s’étoit relevée, prit à ce mot une contenance fière : — Moi, succomber ! ah ! si j’avois été assés pusillanime pour le faire, ce discours héroïque de mon Père m’éleveroit au-dessus de moi-même. Mais il n’étoit pas nécessaire, Monsieur, soyez-en persuadé ; j’ose vous le dire, toute-pénétrée que je suis de l’excès de bonté qui vous l’a fait tenir, je ne rougis pas d’un trait de courage. C’est ainsi, monsieur, que se passa une scène, dont sûrement vous aviez craint le dénoûment. Omphale retourna dans sa chambre, & s’occupa tranquillement des préparatifs nécessaires : elle fit elle-même différens petits ouvrages, que les Jeunes-femmes préparent en ces circonstances : la paix la plus profonde régnoit dans cette maison : on se contenta seulement de ne pas affecter de montrer Omphale aux Etrangers. Cependant le bruit de son aventure commençoit à se répandre, & on en parloit beaucoup par la Ville, lorsqu’elle donna le jour à une Fille. Ses Parens firent baptiser cette Enfant sous leur nom, comme leur Fille les en avoit priés ; ils la lui laissèrent allaiter, observant néanmoins qu’elle ne se montrât pas en public. Trois années s’écoulèrent : la petite Hypsypile Massillon croissoit & devenoit charmante. Sa Mère, qui l’idolâtre, ne pouvoit s’en séparer ; elle la menoit par-tout avec elle, comme à-présent. D’abord, on la montra au doigt : mais insensiblement, je crois que toute la Ville s’est habituée à voir son action, comme elle la voit elle-même. Ce fut la troisième année après la naissance de la petite Hypsypile, qu’Omphale reçut des nouvelles de Benigne le Jardinier. Comme la Lettre tomba par-hazard entre les mains de ses Parens, ils l’ouvrirent, & y virent le secret de leur Fille. Cette Lettre étoit assés singulière : en voici une copie qu’on m’a donnée, ainsi qu’on l’a fait de la première que je vous ai lue :
Mademoiselle : Vous savais que depuis l’moment où ç’qu’vous m’avais fait partir, après la chose qui s’est passée entre nous-deux, j’su votre quistion, j’ai été à Paris, où ç’que m’y voici encore. Vous sçaurais, Mademoiselle, qu’i s’est présentée une occasion de m’marier, a une ben-aimable Fille, encore qu’elle soit moins gente que vous : & qu’m’étant confessé à neun Prêtre de notre paroisse où ç’que j’demeurons c’est Jeune-fille-là & moi, & qu’li étant parlé de vous, sans vous nommer, pour m’confesser de la petite histoire qu’vous saviais, i m’a dit coume-ça, que je n’pouvois m’marier que je n’vous en eût demandé la permission, & votre renoncement sur moi & sur ma Personne. J’vous écris donc, ma chère bonne Demoiselle, pour vous prier de m’répondre su ça ; car si vous m’avais défendu de venir dans l’ pays où ç’que vous êtes, vous m’avez pas défendu d’vous écrire, pour m’offrir à vous, tel que j’suis & tout l’peu que j’vaux. Par-ainsi, Mademoiselle, je m’mets à votre entière disposition, & suis avec honneur & respect.
Votre très-humble & très-obéissant serviteur, Benigne le Jardinier.
Les Parens d’Omphale ayant lu cette Lettre, ils la recachèrent pour la remettre à leur Fille, voulant paroître lui laisser son secret. Elle fit répondre à Benigne, Qu’il n’avoit qu’à se marier ; & elle lui envoya un petit présent. Mais ce Garçon, aussi honnête qu’Omphale étoit généreuse, craignant que m.le Massillon n’imaginât qu’il lui avoit écrit pour avoir ce présent, le refusa, & se maria aussitôt. Il paroît que jamais le secret d’Omphale n’auroit transpiré, si ce Jeune-homme avoit pu être discret avec sa Femme : mais apparemment qu’il lui avoua l’aventure, & c’est par elle qu’on l’a sue, lors du voyage que cette Femme fit ici, il y a quelques années, en place de son Mari, qui ne veut pas violer son serment. Lorsqu’Omphale a vu son secret divulgué, elle a elle-même confié aux Amis les plus particuliers de ses Parens, les raisons de sa conduite, telles que je vous les ai dites. Il seroit difficile de former une idée des soins qu’elle a donnés à l’éducation de la Fille : elle ne l’abandonne pas un instant, & travaille à en faire une véritable Amazone comme elle. On présume dans la Ville, que son dessein est de lui faire suivre la même route qu’elle a tenue pour devenir mère. Mais il n’est pas certain que la Jeune-personne s’y prête, puisque le goût d’Omphale n’étant pas naturel, il ne doit pas se propager. Auroreste, on assure que notre Gouverneur y aura l’œil, & qu’il se propose de défendre à la Mère de laisser faire à sa Fille ce qu’elle a fait elle-même. Omphale à qui on en parla un-jour, répondit en riant : — C’est un droit que Personne n’a, que celui de me faire une pareille défense, & si jamais elle arrive jusqu’à moi, je saurai comment l’accueillir. Voilà sans-doute tout ce que vous désirez savoir. Quel dommage qu’Omphale n’ait pas connu ce fameux arrêt du Parlement de Grenoble, du 13 février 1637, en faveur de la Dame D’Aiguemère, qui assure, qu’un sien Fils, venu au monde quatre ans après l’absence de son Mari, a été procréé sans qu’elle ait eu connoissance d’aucun Homme ; & ce n’est de sondit Mari en songe, ainsi qu’elle l’assure…. Vu les attestations des Médecins de Montpellier, Sages-femmes, Matrones, sur la possibilité & la réalité du fait ci-dessus, la Cour ordonne, que l’Enfant en question sera déclaré fils légitime & vrai héritier du Seigneur D’Aiguemère… Ou que n’a-t-elle eu le bonheur de lire une Brochure angloise du Dr. Hill, intitulée, Lucine affranchie des lois du concours ; dans laquelle on prétend que le souffle du Zéphyre peut féconder les Filles & les Femmes, comme autrefois les Jumens de Thessalie ! Il est à présumer que la belle Massillon aurait préféré Zéphyre, ou Morphée au Garçon-jardinier.
Je remerciai le Conseiller de la complaisance qu’il avait eue, de me faire une histoire aussi intéressante qu’extraordinaire. Comme nous étions arrivés dans le Parc, nous cherchâmes Omphale & Hypsypile. Nous eûmes la satisfaction de les joindre. J’observai les yeux de la Mère, & je les trouvai sans aucune espèce de passion, si ce n’est lorsqu’elle regardait sa fille, ou qu’elle lui parlait. Mais la jeune Hypsypile avoit l’œil beaucoup plus doux ; ce qui me fit conjecturer qu’elle ne serait jamais Amazone de bon-cœur.
Omphale n’est pas la seule Fille qui se soit comportée en Amazone ; le même trait est arrivé fort-souvent ; je suis même surpris, qu’avec l’éducation qu’on donne actuellement aux Femmes, on n’en ait pas tous les jours des exemples. » Une Jeune-personne de-condition restée maîtresse d’elle-même à vingt-trois ans avait contracté avec une Religieuse qui l’avoit élevée, la plus grande antipathie pour les Hommes : il étoit assés naturel qu’elle prît le voile ; mais son Amie l’en détourna. Les deux dernières années de son séjour au Couvent, c’est-à-dire, depuis vingt-trois ans jusqu’à vingt-cinq, m.lle D. L— t, fut recherchée par différens Partis, qui ne firent que l’impatienter, & la confirmer dans son dégoût pour le premier sexe. Il faut convenir aussi, qu’il y a parmi les Hommes d’insupportables Automates !… Devenue majeure, m.lle De-L— t sortit du Couvent, & occupa sa maison : elle vit une petite Société choisie, & tâcha de se faire desplaisirs honnêtes, conformes à son goût. Elle vécut heureuse quelques années, jusqu’à ce qu’un-jour, considérant une de ses Amies mariée depuis leur connoissance, qui s’amusoit avec un petit Garçon très-joli, elle envia son bonheur. Mais la réflexion qu’elle fit ensuite qu’il falloit pour cela se donner un Maître au hazard, l’épouvanta si fort, qu’elle jura de nouveau de rester fille. Cependant elle ne revit jamais sans émotion, son Amie caresser son Fils ; m.lle De-L—t le caressoit elle-même, & sentoit par-là combien elle auroit été charmée d’en avoir un pareil. Dans ce même temps, un jeune-Officier, parut épris de m.lle De-L—t. On l’avertit qu’il perdoit son temps. Mais les yeux de la Maîtresse lui parlant un autre langage, il persévéra. Un jour il expliqua sur ses vues honorables. — Bon ! lui répondit la belle Misanthrope, est-ce qu’un Homme de votre âge doit songer à se marier ! vous êtes trop-jeune, & je ne vous conseille encore que la galanterie. — Si vous voulez en être de moitié ? — Je le veux bien. — Je vous prends au mot, mademoiselle ! — Je ne me dédirai pas. Le jeune-homme, surpris de ce langage, résolut de la mettre à l’épreuve dès le lendemain. Il se présenta de bonne-heure : il n’étoit pas jour chés m.lle De-L—t, mais on l’annonça. La Belle encore au lit, lui fit dire d’attendre un-moment ; s’il vouloit. — Me voilà, dit-il en se présentant ; je serais au-desespoir de vous faire changer de situation : je vais m’asseoir à votre chevet.— On y consentit, en renvoyant la Femme-de-chambre. Le jeune-Officier ne tarda pas à être entreprenant. On n’exigea de lui, ni promesse de mariage, ni même de constance. Il fut si surpris de la facilité de sa conquête, qu’il en sentit beaucoup moins le prix : il la traita un-peu en Fille. M.lle De-L—t disoit en elle-même : — Voilà donc les Hommes ! les voilà dans leurs plus tendres instans ! Oh ! les Monstres ! Et cependant elle cédoit. L’heureux Petit-maître, rassasié de plaisirs, quitta la Belle en fredonnant, d’un air de triomphe & d’insolence…. Le lendemain, il se présenta : Personne pour lui, ni jamais. Il se vanta : on le laissa dire. M.lle De-L—t fit un Garçon. Le jeune-Officier se fit offrir d’épouser. On le refusa, & on alla jusqu’à mettre du mépris dans ce refus. Il voulut approfondir la conduite de sa Maîtresse. Il trouva qu’il avoit été le seul favorisé. Mais il n’apprendra, que par cette Nouvelle, le motif de m.lle D—t. Je sais encore deux traits du même genre, un sur-tout, qui est connu de tout le monde. Je n’en parlerai pas.
(*) Je crois que c’est Dijon. (Jo[l]y.
[-] Malgré nos vérifications manuelles, Il peut subsister quelques rares erreurs de transcription des pages originales (reconnaissance OCR assistée par Chat GPT 5.2). 16 février 2026 | Bertrand Hugonnard-Roche
Photographies des pages originales de la seconde édition (1781)


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