1782 | Réponse générale aux Malhonnêtes-gens qui calomnient les Ouvrages de N. E. Restif-de-la-Bretonne. "L’Auteur le plus-estimable, est celui qui est le plus utile"
Nous donnons ci-dessous la transcription du texte imprimé, en conservant au maximum l'orthographe et la ponctuation de Rétif de la Bretonne. Certains changements ont cependant été faits pour aider à la compréhension.
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Réponse générale aux Malhonnêtes-gens qui calomnient les Ouvrages de N. E. Restif-de-la-Bretonne.
L’Auteur le plus-estimable, est celui qui est le plus utile ; et les Ouvrages les plus-propres à préserver l’Humanité, à la rendre heureuse, dans le mariage & dans toutes les autres situations de la vie, sont le Pornographe, le Paysan-Paysanne-pervertis, les Contemporaines, les Françaises, les Parisiennes, & surtout les Nuits-de-Paris. Il existe dans le monde un Therrin de Nanci, un Lecat d’Abbeville, un Poliçon que je ne désignerai que par le nom de Négret, sous lequel il est déjà connu dans le Paysan, ou par celui de Regret, qu’il porte dans les Contemporaines-communes (voyez la Jolie-Mercière, la Jolie-Tapissière et la Jolie-Lunetière), une demoiselle S-l-r (1) ; enfin un certain Delixe, tous hommes & femmes sans mœurs, qui s’acharnent contre l’Ecrivain le plus-moral et le plus-éclairé, pour tâcher de couvrir de la fange dans laquelle ils croupissent, l’Aigle qui plane au-dessus d’eux.
Il est aisé de prouver que le Pornographe est
un Ouvrage estimable, par un argument sans réplique ; le très-auguste Josef
II, a fait exécuter à Vienne ce plan de réformation, qui lorsqu’il
parut, en 1769, fit dire tant d’injures à l’Auteur, par de prétendus Puristes ;
qui le fit traiter de Fou ; qui servit de prétexte à un Méchant & à un Sot
(Q—u & D—c) pour faire retirer au Censeur son approbation ;
qu’il rendit cependant, d’après l’examen de feu M. Pâquier, doyen de
grand’chambre, & l’avis de M. De-Sartine même.
Quant au PAYSAN-PAYSANE, cet ouvrage sublime,
que la plupart des Français mettent au-dessus de Clarisse, & quelques-uns
au-dessus de l’Éloïse de J.-J.-R. ; que les Anglais ont tellement
estimé, qu’ils ont absorbé quarante-deux
éditions de la traduction faite en leur langue , nous n’en dirons rien autre
chose, sinon que c’est cet Ouvrage immortel, qu’attaquent avec une audace
frénétique le méprisable Rédacteur actuel de l’Année
littéraire et un Poliçon anonyme, dans les Affiches du Beauvaisis, dont un
autre Poliçon a eu l’attention d’envoyer le n° à un Jeune homme de mérite, qui
remplit une des premières places dans une Imprimerie de Paris. Nous apprenons
au vil Anonyme, auteur de cet Extrait, aussi mal-écrit, que mal raisonné, que
l’auteur nous a montré plus de soixante Lettres par lesquelles des Pères-de-famille
distingués, lui ont-écrit de toutes les Provinces de France, des Lettres de
remerciement, pour ces deux Ouvrages-réunis, qui les ont déterminés à garder
auprès d’eux des fils chéris, qu’ils étaient-prêts à envoyer se-perdre à la Capitale.
Ces deux Ouvrages font les délices des Lecteurs les plus-éclairés des Cantons-suisses,
pays où règne encore l’innocence de l’âge-d’or : ils ont eu quatre éditions en
allemand ; & l’on sait que ce qui fait la fortune des Ouvrages chez les
Germains, c’est la peinture de la vie et des vertus patriarcales. En-effet, il
est, dans la Paysanne
(aujourd’hui réunie au Paysan),
des lettres que tout l’esprit des Voltaire, des DAlembert, des Tomas,
des Marmontel, des De-laharpe, ne serait jamais parvenu à faire. Ce
sont des élans sublimes de génie, qui porteront N.-E. R.-de-la-B. à la
postérité, en dépit des petits Littérateurs à la mode, & des Faquins qui
font des articles pour les Journalistes de province. Enfin, d’où-vient que tous
les Hommes & toutes les Femmes de bonnes-mœurs de la Capitale accueillent
l’Auteur ; le regardent comme un excellent moraliste ; et que des Gens
décriés, tels que des Therrin, des Lecat, des Négret, des Delixe,
des D’H***, des D. l. h., des S. l., etc., sont déchaînés
contre lui ? D’où vient n’a-t-il pour Détracteurs que des gens sans mœurs ? La
raison en est bien simple ; il les a-dévoilés, & par là même rendus
odieux.
Les Contemporaines
devraient-être la lecture assidue de toutes les Filles & de toutes les Femmes
; elles y verraient exprimés de 272 manières différentes les devoirs de leur
sexe ; elles y apprendraient à rendre les Hommes heureux, & à l’être
solidement elles-mêmes. C’est un Ouvrage qui étonnera un-jour la postérité, qui
le regardera justement comme l’histoire fidèle de nos mœurs ;
puisqu’aujourd’hui qu’il est-achevé, que la première sensation est-faite, nous
ne risquons rien d’assurer, que tous les faits en sont vrais. On ne peut nier
que la morale n’en soit excellente, même dans les Nouvelles les plus libres ;
parce qu’elles sont toujours ramenées solidement au but.
Mais quel est le critique audacieux qui
oserait inculper les Françaises ? On
croirait l’imagination de l’Auteur épuisée. Elle se relève, pour peindre des
faits nouveaux, intéressants, exemplaires : elle prêche une morale excellente,
dépouillée des inconvénients des Contemporaines,
et elle nous présente un code de morale pratique en 34 exemples. Mais ce
n’était pas assez. Les Parisiennes
paraissent : ce sont ici tous les caractères, au nombre de 42, mis en action
avec 22 nuances qui les portent à 64. Jamais on n’avait encore donné aux Femmes
des conseils aussi clairs, aussi adaptés aux Epouses, aussi faits pour les Femmes
de notre âge, qui ont oublié tout ce qui convient à leur sexe pour ne s’occuper
que de ce qui convient au nôtre. Cet ouvrage est un chef-d’œuvre. Aussi M.
Bultel-Dumont, homme très sévère, disait-il que, s’il était ministre, il en
ferait réimprimer cinquante mille, pour les faire distribuer partout le
royaume, afin d’y rétablir les bonnes mœurs. C’est pour ces deux ouvrages
surtout, sans parler de la Vie de
mon Père, dont la troisième édition vient de paraître, qu’il
faudrait donner à l’auteur la couronne civique.
Hé ! que serait-ce si nous parlions des Gynographes, ouvrage que les
corrupteurs nés des Femmes ont tâché d’étouffer à la naissance ? de L’Anthropographe, qui est le plus
beau code que les Hommes puissent adopter ? Mais nous nous arrêtons aux Nuits de Paris, ouvrage dont le
concept admirable doit faire rougir d’eux-mêmes ces despotes de la littérature,
qui, sans mérite, sans invention, occupent les premières places. C’est là que
l’on verra tous les abus secrets adroitement attaqués, présentés d’une manière amusante,
intéressante, neuve, pittoresque. Vils Négrets, vils Therrins,
vils Lecats, rougissez de votre bas acharnement !… Mais non, restez tels
que vous êtes, afin que la honte de votre turpitude retombe sur vous.
Un dernier mot : c’est que les censeurs
de notre auteur ont toujours été les hommes les plus honnêtes et les plus
éclairés de leur corps. Ce sont eux que les énergumènes attaquent ! ce sont eux
que conspuent le censeur de l’Année
littéraire, et celui du prétendu Tableau
mouvant de Paris, et celui du plat Journal de Nancy, et celui des Affiches du Beauvaisis, imprimées à
Compiègne.
Reste l’article de ces messieurs, dont on
accuse l’Auteur du Paysan-Paysane
d’avoir parlé ; car c’est tout ce qu’on peut lui reprocher. Il a parlé du sieur
Linguet. Soit. Du sieur Delaharpe : on l’accuse. Mais il n’a pas dit que
Linguet fût un malhonnête homme, un faussaire, un défenseur sciemment de
mauvaises causes. Il n’a pas dit que Linguet a prostitué son éloquence à
faire triompher l’injustice dans l’affaire de l’homme marié à une Femme déjà
mariée. Il n’a pas dit qu’il ait employé toute l’astuce d’un esprit faux pour
faire perdre aux Véron cent mille écus, mourir de chagrin une vieillarde
respectable ! Il n’a pas dit qu’il a fait tendre des pièges à la pudeur des
jeunes crédules et jolies Véron, ou Romain, pour les accuser ensuite de
prostitution et rendre leur cause défavorable. Il n’a pas cité des traits
révoltants d’improbité de l’avocat Linguet. Non ; loin de là ; dans la Raptomachie, pièce qu’il composa
dans un temps où il était mal instruit, on voit qu’il est bien disposé pour
votre cher Vilgent !
Qu’a-t-il dit de Laharpe ? Qu’il
était un fat, un orgueilleux insupportable, un ver luisant de littérature qui
se croit un soleil ? Non, il n’a pas dit cela. Il s’est borné à l’apprécier
d’une manière aussi spirituelle qu’ingénieuse, en lui faisant offrir son
présent au fils du Dieu du Goût. Écoutez bien, messieurs les Journalistes, vous
tous qu’on peut traiter de Vautours de la littérature ; écoutez un trait dont
moi, pauvre ignorant de Libraire, j’ai été témoin dans une auberge qui avoisine
la forêt de Sénart. C’est au temps que je portais encore la balle pour
vendre la Bibliothèque bleue,
telle qu’elle s’imprime à Troyes en Champagne, chez les veuves Garnier,
Michelin et Goblet. Un passant arriva dans l’auberge tout essoufflé : — Morbleu
! c’est bien désagréable ! Je viens d’être volé ici, presque à la sortie de la
forêt ! Ces gredins de voleurs m’ont tout pris ; je n’ai plus qu’un petit écu
en pièces de six sous, que j’avais cachées par hasard dans la manche de mon
bergopzoom, enveloppées dans un papier. Et il les montra. Il y avait à une
table voisine, séparée de la cuisine par une cloison de planches, un gros Homme
soupant avec cinq ou six autres, qui tous se donnaient pour des marchands de
cochons. Cet Homme ne put s’empêcher de parler lorsqu’il entendit les plaintes
du passant : — Tu en as menti, f…bleu ! (lui cria-t-il), tu n’as pas été volé ;
tu veux calomnier la forêt, qui est la plus sûre, qui soit d’ici vingt lieues à
la ronde.— Je n’ai pas été volé ! (s’écria l’autre) ; parbleu, je puis le
prouver. J’avais, au dernier village, une bourse avec vingt louis en or et deux
en argent. — Cela est bien singulier ! (dit le prétendu marchand de cochons) ;
il faut qu’il y ait des coquins dans ces cantons que je ne connaisse pas ! Mais
je saurai leur apprendre à vivre ! Vous ressemblez à cet Honnête-homme,
messieurs les Journalistes ; c’était un Chef de Voleurs. Tous ses camarades
étaient réunis avec lui depuis plus de trois heures, et il était sûr que le vol
n’avait pas été fait par eux. C’était là tout ce qui l’indignait : il trouvait
mauvais qu’il y eût du mal fait par un autre que par lui ou ses gens. Rassurez-vous,
âmes timorées des Fréron, des Royou, des Therrin, des Geoffroy,
des Lecat, de tous les malveillants Feuillistes qui souillez la France de vos
stupides griffonnages : l’Auteur du Paysan-Paysanne
n’a point été dur sur vos brisées. Il a parlé modérément de votre cher Laharpe
; s’il a marqué quelque indignation à votre ami Vilgent, il a eu cela de
commun avec tous les honnêtes gens. Vous voulez seuls faire tout le mal qui se
commet en littérature ! Hé bien ! il y consent, et ne vous dispute pas ce
coupable avantage. Ce n’est pas même comme auteurs qu’il a parlé de MM. Laharpe
& Palissât ; c’est comme Journalistes, parce qu’ils ont eu le malheur
de l’avoir été. Ils s’en repentent amèrement ! C’est une tache sur leur vie
qu’ils s’efforcent de laver : l’un en faisant jouer quelques comédies utiles,
comme l’Écueil des mœurs
; l’Autre en traduisant le Filoctète
de Sofocle et en l’adaptant à notre scène de la manière la plus avantageuse. Adieu
; soyez plus sages à-l’avenir, sousjournalistes, et songez que pour être
déshonoré à jamais il suffit d’avoir exercé une fois, une seule fois, votre vil
métier !
(1) Cette
fille a fait l’extrait des Affiches de Beauvaisis.
Fac similé des feuillets imprimés originaux placés à la suite de la Fin du Septième & Vingquatrième Volume des Contemporaines. 1782
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