Il faut que le mariage soit une terrible chaîne ! Heureusement les jeunes filles en ont envie, et les jeunes garçons naïfs, sans expérience, s’y laissent prendre par la curiosité, l’espérance d’un bonheur durable : tandis que les récapés demeurent célibataires, et n’en sont un jour que beaucoup plus malheureux.

Encore un extrait qui, comme à chaque fois ou presque, montre combien il était très excessif en tout, y compris dans sa manière de savoir tout analyser, tout mémoriser, d'une manière qui paraît aujourd'hui complètement folle. A chaque fois je me pose ces questions sur lui : Rétif était-il fou ? Rétif était-il génial ? Rétif avait-il une intelligence hors du commun (c'est à peu près certain que son QI devait être très élevé, et son QE non moins très élevé également). Je vous laisse juger par cet extrait tiré du XXVe volume des Contemporaines, placé en tête de la 161e Nouvelle (publiée en 1782).
Je vous donne ci-dessous la transcription fidèle mais en orthographe modernisée pour une meilleure compréhension.

B.



Il faut que le mariage soit une terrible chaîne ! Heureusement les jeunes filles en ont envie, et les jeunes garçons naïfs, sans expérience, s’y laissent prendre par la curiosité, l’espérance d’un bonheur durable : tandis que les récapés demeurent célibataires, et n’en sont un jour que beaucoup plus malheureux.

Voilà cent soixante et une nouvelles, dans lesquelles je propose, tantôt un moyen de bien choisir ; tantôt celui de se bien conduire après le choix et le mariage : mais Les abus sont si multipliés, que je suis encore loin d’avoir indiqué tous les remèdes. Par exemple, dans la 166e nouvelle, j’expose désintéressément le moyen répréhensible que prit un homme pour parer aux inconvénients du mariage : mon but (car j’en ai toujours un utile aux mœurs) est d’engager quelqu’un doué de l’esprit d’observation, qui ait une expérience longue et sûre, à trouver un expédient véritablement efficace pour obvier aux inconvénients d’une union sainte et nécessaire ; et afin qu’on ne tombe pas dans des redites, je vais mettre ici la liste de ceux que j’ai proposés dans ce long, et cependant trop court ouvrage, puisque je n’y dis pas la moitié de ce qu’il y aurait à dire.

I. Anéantir les dots : neuf des premières nouvelles sont employées à prouver qu’il le faudrait ; savoir : la 3, la 5, la 10, la 22, la 27, la 36, la 42, la 55, la 71 ; et parmi les Contemporaines communes, presque toutes ont ce but.

II. Que les femmes soient soumises : on voit les avantages de cet adage naturel dans les 31, 32, 44, 58, 96 nouvelles, et dans les suivantes passim.

III. Combien il est avantageux qu’un homme forme sa femme : on peut voir, à ce sujet, la 1, la 16, la 20, la 21, la 34 et la 50 nouvelles.

IV. Qu’il faut aimer, en se mariant, non par passion seulement, mais par estime et par adoration : les 2, 4, 7, 8, 11, 12, 13, 14, 25, 26, 35, 36, 37, 43, 48, 51, 52, 53, 54, 57, 59 et 86 nouvelles établissent cette vérité par l’exemple.

V. Qu’il ne faut jamais forcer une fille à se marier contre son inclination : les 40, 41, 61 et 64 nouvelles montrent les malheurs qui peuvent en résulter.

VI. Qu’il ne faut pas qu’une fille devienne trop familière avec un autre homme que celui qui la peut ou la doit épouser : c’est pour le prouver que sont faites les nouvelles 18, 19, 30, 39, 47, 60, 75 (dans la Quinzaine), 89, 95 et 97.

VII. Qu’une femme insubordonnée est toujours une libertine, ou une méchante mère : à cette occasion, on peut voir les 6, 28, 33, 46, 63, 100 et 152 nouvelles.

VIII. Combien une jeune personne doit être prudente dans le choix d’un mari, et un mari dans le choix d’une épouse, pourrait être le titre des 15, 17, 76 (la Vingtenaire), 84, 85, 86 nouvelles.

IX. Que quelquefois la jalousie produit les plus grands malheurs : on s’est attaché, dans cet ouvrage, à excuser cette funeste passion ; mais pour prouver qu’on n’a pas entendu la disculper entièrement, sous aucune de ses faces, il n’y a qu’à lire les 62, 68, 69, 81 et 97 nouvelles.

X. Qu’une femme qui aime tard, aime toujours malheureusement : voyez les 77, 78, 79, les Trentenaire, Quarantenaire, Cinquantaine, et même la Soixantenaire, enfin la 107e nouvelle.

XI. Les femmes doivent savoir que les caprices sont la marque d’un mauvais caractère, et qu’ils tournent au malheur de celles qui les ont : les 38, 49 et 74 en fournissent des exemples frappants.

XII. Si l’on réunissait plusieurs ménages, on ôterait au lien conjugal sa monotonie, et on en prolongerait le charme : c’est ce que prouve la 10e nouvelle (1).

XIII. Le mérite et la beauté peuvent suppléer à la fortune : on en voit un exemple singulier dans la 22e nouvelle.

XIV. Une fille élevée en homme, ou qui en aurait les sentiments, n’est pas propre au mariage : 24e nouvelle.

XV. Une mauvaise épouse est mauvaise mère : 9e nouvelle.

XVI. Une honnête femme est soumise même avec un mari sot : 45e nouvelle.

XVII. De bons parents ne forcent jamais la vocation de leurs enfants : 66 et 69 nouvelles (troisième exemple des sœurs jalouses).

XVIII. La parure fait disparaître la difformité : 72e nouvelle.

XIX. Le hasard sert quelquefois mieux en mariage que le choix réfléchi (mais cependant qu’on ne s’y fie pas !) : 94 et 102 nouvelles.

XX. L’amour indiscret ne doit pas être écouté : 70, et dans la 73e nouvelle, La Fille en cage.

XXI. Il faut éviter les filles entretenues : 89, 93 nouvelles.

XXII. Une femme ne doit pas être titrée, ni faire porter son nom à son mari : (98e nouvelle).

XXIII. Quand une fille a tant fait que de manquer de sagesse, en se donnant à un homme, elle perd tout ce qui lui reste d’estimable, si elle n’est pas plus réservée qu’une autre femme : 23e nouvelle.

XXIV. Le mari et la femme doivent être indulgents l’un pour l’autre, s’ils veulent vivre heureux et tranquilles : 103e nouvelle.

XXV. Une femme mariée doit bien prendre garde aux ressources qu’elle emploie, même pour se tirer de la misère, si elle veut conserver son honneur : 101e nouvelle.

XXVI. Si la fidélité conjugale n’existait pas, il y en aurait une dans le libertinage, pour que tous les nœuds qui unissent les deux sexes ne fussent pas rompus : 105e nouvelle, etc., etc., etc., etc.

On voit par cette révision qu’il est peu de nouvelles dont le but ne tende à une très grande utilité. Si quelquefois, comme dans la Sympathie paternelle, ce but est généralisé, c’est pour varier la manière et n’avoir pas toujours l’air pédagogue.

J’espère donc que l’honorable lecteur me passera la nouvelle suivante et quelques autres, où ce but n’est pas aussi visible que dans les citées nouvelles.

Il faut varier, quoiqu’en disent les puristes en morale ; qui devraient quelquefois se persuader qu’un ouvrage a un but utile, dès qu’il a plu et qu’il a fait passer quelques moments agréables.

Toutes nos actions ont le plaisir pour terme ; en cela nous sommes tous épicuriens dans la pratique (*) : si la lecture d’une nouvelle nous a menés jusque-là, elle est utile par cela seul ; mais c’est une perfection de l’être doublement.



(1) Dans le Nouvel Abélard, le modèle intitulé La Partie carrée a le même but.

(*) Sua quemque trahit voluptas.










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