"Monsieur Nicolas ou le Coeur Humain dévoilé" | Exemplaire Gilbert Rouger | Jean-Claude Courbin

 

Boîtes et étuis recouverts de papier dominoté refait à l'ancienne

(à l'aide d'anciennes plaques de bois) pour Gilbert Rouger | Jean-Claude Courbin



"Monsieur Nicolas ou le Coeur Humain dévoilé' est sans aucun doute possible l'ouvrage le plus rare de Rétif de la Bretonne. Nous ne reviendrons que très sommairement sur la genèse de cet ouvrage fleuve qui marqua à jamais la vie de son auteur.


Fils de paysans de l'Yonne, devenu ouvrier typographe à Auxerre et Dijon, Nicolas Restif de La Bretonne s'installe à Paris en 1761 : c'est alors qu'il commence à écrire. Il a une vie personnelle compliquée et est sans doute indicateur de police. Polygraphe, il fait paraître de très nombreux ouvrages touchant à tous les genres, du roman érotique (L'Anti-Justine, ou les Délices de l'amour) au témoignage sur Paris et la Révolution (Les Nuits de Paris ou le Spectateur nocturne, 1788-1794, 8 volumes) en passant par la biographie avec La Vie de mon père (1779) où il brosse un tableau idyllique du monde paysan avant la Révolution avec la figure positive de son père. Il a également touché au théâtre sans grand succès. Cherchant constamment des ressources financières - il mourra d'ailleurs dans la misère -, il écrit aussi de nombreux textes pour réformer la marche du monde. Cependant l'œuvre majeure de Restif de la Bretonne est sa vaste autobiographie, Monsieur Nicolas, en huit volumes échelonnés entre 1794 et 1797. Ce livre fleuve se présente comme la reconstruction d'une existence et expose les tourments de l'auteur/narrateur comme à propos de la paternité - le titre complet est Monsieur Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé -, mais témoigne aussi de son temps et constitue une source très abondante de renseignements sur la vie rurale et sur le monde des imprimeurs au XVIIIe siècle. C'est aussi un philosophe réformateur pénétré de rousseauisme qui publie des projets de réforme sur la prostitution, le théâtre, la situation des femmes, les mœurs, et un auteur dramatique.


Friedrich von Schiller écrit à Johann Wolfgang von Goethe le 2 janvier 1798 : « Avez-vous lu par hasard le singulier ouvrage de Rétif : le Cœur humain dévoilé ? en avez-vous du moins entendu parler ? Je viens de lire tout ce qui en a paru, et malgré les platitudes et les choses révoltantes que contient ce livre, il m'a beaucoup amusé. Je n'ai jamais rencontré une nature aussi violemment sensuelle ; il est impossible de ne pas s'intéresser à la quantité de personnages, de femmes surtout, qu'on voit passer sous ses yeux, et à ces nombreux tableaux caractéristiques qui peignent d'une manière si vivante les mœurs et les allures des Français. J'ai si rarement l'occasion de puiser quelque chose en dehors de moi, et d'étudier les hommes dans la vie réelle, qu'un pareil livre ma paraît inappréciable. »


Pour finir cette succinte présentation, précisons que cette édition originale est aujourd'hui devenue rarissime. Les 8 premiers volumes furent tirés à 450 exemplaires seulement tandis que les 8 suivants (l'édition originale est en 16 parties) n'ont été tirés qu'à 250 exemplaires. Les 8 premiers volumes furent imprimés directement sur la presse de Rétif de la Bretonne, installée chez lui, et sans manuscrit préalable. La composition du texte, d'après ce qu'on a pu lire ici ou là, s'est faite directement devant la casse.

Page de titre du tome second, troisième partie
Page de titre du tome second, troisième partie

Mais venons en à ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est à dire le destin d'un exemplaire qui désormais est entre nos mains. Il s'agit des 10 premiers volumes sur 16 que compte l'ouvrage complet (parties I à X sur XVI). Nous avons fait l'acquisition de cet exemplaire en vente aux enchères il y a quelques jours seulement et nous venons juste de le recevoir. L'exemplaire est donc incomplet des 6 dernières parties et comme il était indiqué dans le descriptif de la vente, il y a quelques défauts à déplorer. Il manque notamment un cahier dans l'un des volumes. Un feuillet a été anciennement reproduit en manuscrit (il manquait). Quelques petites déchirures, etc. Mais rien de bien méchant. Concernant l'aspect matériel de l'exemplaire, les volumes sont brochés, non rognés (à l'exception de deux volumes qui ont les marges rognées plus court). Les volumes sont recouverts d'un joli papier dominoté dans les tons d'orange clair. L'ensemble des volumes sont conservés dans deux jolies boîtes cartonnées avec étui, recouverts de papier dominoté dans les tons bleu clair. Il a été fait pour chaque volume, au dos des étuis, une pièce de titre et une tomaison ovale le tout sur cuir rouge. Un examen rapide permet de se rendre compte immédiatement que les couvertures de brochage ne sont pas d'époque et ont été refaites assez récemment. Idem pour les boites et étuis, bien évidemment. Mais le tout a été fort bien exécuté, avec soin. Il n'y a aucune marque d'appartenance (ni sur les volumes, ni sur les boîtes ou étuis). Notre conviction a alors été que cet ensemble, bien qu'incomplet, a été établi avec le plus grand soin par quelque amoureux de Rétif de la Bretonne, dans le courtant du XXe siècle. La fiche descriptive de la maison de vente ne disant rien à ce sujet.


Comme nous lisons beaucoup sur Rétif, nous avions quelques jours auparavant parcouru un volume des Etudes Rétiviennes (n°18 de juin 1993) où nous avions lu avec le plus vif intérêt (et par le plus grand des hasards) un article intitulé : Jean-Claude Courbin - Souvenirs d'un rétivien bibliophile. Cet article occupe les pages 71 à 78 de ce numéro. Jean-Claude Courbin y retrace son parcours de bibliophile amoureux de Rétif de la Bretonne et son attrait pour les éditions anciennes qu'il collectionna avec passion.


Voici l'article en entier (disponible en libre accès via le site Gallica) . Nous avons marqué en gras et rouge dans le texte les passages qui intéressent plus particulièrement "Monsieur Nicolas" et les méthodes utilisées pour établir les exemplaires défectueux ou "en l'état".


SOUVENIRS D’UN RÉTIVIEN BIBLIOPHILE

Survol anecdotique et littéraire


Comment je suis venu à Rétif.


Il est intéressant de voir par quels détours chaque rétivien est venu à cet auteur. En ce qui me concerne, c’est en 1954 - bientôt quarante ans - si mes souvenirs sont exacts que, en furetant chez un bouquiniste, je trouvai les volumes V et VI des Contemporaines, reliés en un seul volume, en reliure ancienne en fort mauvais état. Je feuilletai ce volume, trouvai étrange et insolite l’esthétique de ses gravures, empreinte d’un érotisme un peu naïf mais bon enfant, qui ne ressemblait à rien d’autre : je fus séduit, charmé et l’achetai. Peu de temps après, je fis aussi l’acquisition chez un autre bouquiniste, Le Rudulier, au nom fleurant bon la vieille France, du Xe volume des Nuits de Paris, veuf de sa figure et débroché (la boutique de Le Rudilier était sise à l’angle de la rue Lamartine et de la rue de Maubeuge). Je savourai ensuite ces textes avec délectation.


Je ne connaissais Rétif, à l’époque de ces deux trouvailles, que comme un auteur « galant ». (« Les galants dix-huitième, ah ! fi, Monsieur ! », me disait alors le libraire Labarre, rue Dauphine, spécialisé dans les livres du 19e siècle pour enfants). Je ne le connaissais aussi que par ces éditions de 1925 ou 1930, illustrées en couleurs, et montrant un Rétif pommadé, à la jambe élégante, chaussé avec soin, façon talon rouge : « le plus niaisement faux de tous les faux Rétifs », dit justement Tabarant, à propos des Confidences de Nicolas de Gérard de Nerval(1).


Je fus séduit également par l’extrême originalité de « l’ortografe » rétivienne dès ces premières acquisitions : ainsi par exemple, dans le tome X précité des Nuits de Paris, je tombai, en le feuilletant, sur le titre de la 231e Nuit, « Suite du café : les politiqs ». Cette « ortografe », en raison de son caractère insolite, ne pouvait qu’aller droit au cœur du non-conformiste que je suis !


Je continuai mes investigations en furetant de libraire en bouquiniste à travers les rues du vieux Paris, le seul Paris que j’aime et qui ait mon cœur et mon estime. Il y avait alors quai Saint-Michel un bouquiniste remarquable, qui était justement du pays de Rétif, l’Auxerrois M. Chapotot, d’une honnêteté parfaite, d’une érudition sans faille, toujours fertile en trouvailles de vieux livres. Il avait eu, m’a dit un de ses collègues bouquiniste, une grand-mère bibliophile et bouquiniste elle aussi (c’était de famille) qui achetait à Drouot par panières entières, et c’était là, paraît-il, l’origine de son formidable stock. Evidemment cette grand-mère en avait pu accumuler des trouvailles en des temps plus fastes qu’aujourd’hui où on ne trouve plus grand chose, sauf à y investir des fortunes.


En ces temps reculés, les libraires n’achetaient que de très belles pièces, les maroquins anciens, aux armes, ou de Chambolle-Duru, destinés à une clientèle huppée, qui n’aimait pas « quand c’est trop humble », comme m’avait dit Edouard Loewy que j’aimais bien, libraire tenant boutique Bd Haussmann et qui fournissait ces gens-là, « les gens de la haute », comme on disait alors. Une clientèle qui ne lit pas ou peu, mais dont les trésors flattent la vanité. Il a fallu attendre en effet, à la fin des années 50, l’action du grand libraire Maurice Bazyn, alors rue Saint-Sulpice, pour mettre à la mode les exemplaires « brochés, tels que publiés », jusqu’alors écartés par leur modestie de la clientèle snob, mais remis en selle toutefois par la raréfaction croissante des belles reliures, lesquelles, comme on dit, « rentraient dans le sable », c’est-à-dire avaient tendance à disparaître du marché.


Pour en revenir à Chapotot, c’était un « irremplaçable ». De fait, lorsqu’il quitta ses boîtes pour se retirer dans l’Yonne, à la fin des années 60 me semble-t-il, il ne fut pas remplacé ; il restait bien la chère Françoise, au coin du Quai des Grands-Augustins, mais son étal n’était pas aussi riche en surprises livresques que celui de Chapotot. Aujourd’hui en 1993, il n’y a presque plus sur les quais que gravures et images de fraîche impression à destination des touristes japonais et autres. Mais que j’ai parcouru jadis de kilomètres de quais séquanais ! (Excellent exercice pour la santé).


À l’occasion d’un passage à Bordeaux, j’allai chez le plus grand libraire d’ancien de cette ville à cette époque (vers 1955) : Mounastre-Picamilh, au nom particulièrement savoureux, bien connu pour avoir fait le catalogue de la vente de la célèbre collection Bordes de Fortage, le plus grand bibliophile rétivien de son temps, vente qui eut lieu en 1927. Ce catalogue ne comportait pas moins de 115 numéros d’œuvres de ou sur Rétif et est à ce titre d’un grand intérêt pour les rétiviens. J’achetai à Mounastre-Picamilh l’édition originale du Paysan perverti (ouvrage difficile à identifier) en joli cartonnage bleu de l’époque ; il ne m’en a pas fait cadeau, et, en dépit de son âge canonique, ne connaissait que trop bien les cours. Il est vrai que c’était son métier, et qu’il était un grand « pro ».


Mes investigations rétiviennes m’amenèrent tout naturellement à Gilbert Rouger, l’inoubliable et savoureux rétivien, et aussi à John Rives Childs le grand bibliographe ; je restai en relation avec eux pendant une dizaine d’années : une grande époque de la rétifophilie (et même de la rétifomanie). Je déjeunai une fois avec Rouger et Marc Chadourne, dans un restaurant de la rue Dauphine qui ne doit plus exister aujourd’hui. Au cours de ce repas, et dans la discussion, Chadourne et Rouger tombèrent d’accord sur le fait de trouver Tabarant, considéré alors comme le meilleur critique rétivien, un peu primaire dans ses jugements. Je leur répondis : « Sans doute mais, à mon avis, Tabarant est surtout un amoureux déçu : cela transparaît à travers chacune de ses pages ». J’allai aussi rendre visite à Rives Childs à Nice, dans son appartement. Childs me demanda une fois, vaguement inquiet, comment ma femme vivait cet envahissement livresque ; car, me dit-il : My wife wanted to throw my books at my face!. Utilisation non prévue par Rétif de ses ouvrages comme projectiles de querelles conjugales… Je le rassurai sur mon compte. Je passais de nombreuses soirées chez Rouger, pour « discuter en rétiveries », comme il disait.


Je reçus parfois des catalogues cocasses, comme celui-ci, de la librairie Moëns-Leclercq à Bruxelles, dans lequel figurait un exemplaire des Posthumes, pour 7500 francs belges (que ne l’ai-je pas acheté !). Eh bien, ce catalogue disait : « Exemplaire exceptionnel contenant les 4 rarissimes frontispices gravés d’après J.C. Courbin ». Pourtant je ne me souviens pas d’avoir dessiné ces frontispices… je pense donc qu’il doit s’agir d’une erreur. En tout cas, j’ai conservé cette page, que je tiens à la disposition des incrédules éventuels.


Une autre fois, je reçus d’un libraire sis 7, rue de Chateaudun, une lettre dont l’enveloppe comportait cette suscription : « Monsieur CORBIN de la BRETONNE ». Enveloppe conservée. (Il s’agissait de Barman, garçon très fin et très cultivé, qui travaille aujourd’hui chez Touzot rue Saint-Sulpice).


Je fis également alors la connaissance de Gautier, excellent libraire de la rue Vivienne, à l’enseigne du « Fouineur » (aujourd’hui Pollès-Kérangué). J’y trouvai un exemplaire des Nuits, avec la XVIe partie. « Exemplaire à établir », me dit Gautier. Je l’établis en l’améliorant sensiblement, entièrement broché sous étuis en papier « Escargot-Tourniquet », mais toujours dans l’esprit du respect absolu de l’aspect « d’époque », du « document ». Restaurer ne doit pas signifier massacrer, comme trop souvent des amateurs à la sensibilité, à la culture et aux connaissances insuffisantes l’ont fait, hélas irrémédiablement. J’ai moi-même parfois commis de ces erreurs dans ma jeunesse, par inexpérience (heureusement pas trop graves).


Gilbert Rouger avait hérité de plusieurs planches de bois anciennes gravées pour imprimer des feuilles genre papier dominoté, comme ceux de chez Letourmy à Orléans (2ème moitié du XVIIIe siècle). Et tous les deux nous encrions, poussions le frottoir, pour imprimer ce papier vergé, en bleu ou en orange avec de jolis dessins. J’en ai encore un stock et l’utilise parfois pour des brochages « à l’ancienne ».


Le 6 septembre 1959 eut lieu la mémorable « journée du pays de Restif » (avec un s !) organisée sous l’égide de la première Société Restif de la Bretonne, dont ce fut sans doute l’unique manifestation. Je m’y retrouvai avec le poète et rétivien Jean Desmeuzes, futur Président de la présente Société Rétif, Maurice Cornevin, et une jolie jeune femme, vendeuse au Bon Marché, « Au rayon des rideaux » me dit Rouger : ce sont là des souvenirs qui marquent ; je les abrège. Lorsque Jean-Louis Barrault arriva, nous nous trouvâmes seuls tous les deux, il me prit amicalement par le bras, et bavarda « en rétiveries » un instant avec moi. Lorsqu’il nous lut plus tard quelques pages de Monsieur Nicolas du haut de l’escalier de la ferme de la Bretonne, en animant ce texte dans le sens étymologique de ce mot, c’est-à-dire en lui donnant une âme et la vie, je trouvai que c’était un tout autre Monsieur Nicolas que celui que je lisais, à demi-somnolent, en me traînant de pages en pages, du fond de mon lit. Il faudrait écouter tout Monsieur Nicolas lu par Jean-Louis Barrault, rendu ainsi tellement vivant et présent !


Mon exemplaire actuel de cet ouvrage, en version originale (10 volumes brochés sur 16) fut celui de Gilbert Rouger. Celui-ci donna un compte rendu de cette belle journée dans Les Nouvelles Littéraires ou Le Figaro littéraire, je ne sais, coupure que j’ai conservée, avec la reproduction d’une gravure du début du XIXe siècle montrant, dans la rue de la Bûcherie, ce remarquable bâtiment en forme de rotonde (espérons qu’il est classé et donc protégé) qui fut la Faculté de médecine avant de devenir, du temps de Huysmans, qui en parle, un bordel.


Cette mention par Huysmans se trouve dans son passionnant ouvrage, Le quartier Saint Séverin, dont l’édition de 1901 de la « Société de propagation des livres d’art » comporte deux très belles gravures sur bois d’Auguste Lepère (2) montrant cette rotonde devenue à la fin du siècle, après l’ère « maison close », un hôtel-restaurant de caractère populaire. Huysmans décrit sommairement dans cet ouvrage(3) le n° 16 de la rue de la Bûcherie, dont nous savons aujourd’hui qu’il n’a aucun rapport avec Rétif(4). Huysmans, dans son texte sur le n° 16 de la rue de la Bûcherie, ne mentionne pas le nom de Rétif et, sans le savoir, il a eu raison.

Que fait-on une fois que l’on est devenu rétivien ?


Bien sûr, il y a la chasse aux exemplaires, que j’avais érigée à la hauteur d’une institution gigantesque, systématique et très au point. Ce pourchas est toutefois souvent plus fertile en déceptions et désillusions qu’en satisfactions, il faut bien le reconnaître. Comme il faut reconnaître également que, comme le dit mon ami le libraire René Cluzel, une relation passionnelle s’établit entre les bibliophiles et les exemplaires (il est bien placé pour le savoir !). Il y a aussi une sensualité du beau livre. Rouger me raconta qu’un de ses amis, grand amateur de livres, lui disait : « Le matin je les pelote ! ». Evidemment, on est bien forcé de reconnaître que l’étude de texte vole quand même plus haut. Et justement, encore faut-il les lire, ces trop nombreux exemplaires ! Mais cela demande un effort intellectuel qui seul donne sa raison d’être, sa justification à toutes ces recherches, qui ne doivent pas demeurer stériles et exclusivement hédonistes.


C’est ainsi que le libraire Rousseau-Girard, sis alors rue de la Bourse, qui connaissait mes goûts et avait fait l’acquisition d’une collection de Rétif quasi-complète, me demanda de faire la préface et une partie des notes d’un catalogue qu’il voulait consacrer exclusivement à notre auteur, le premier jamais imprimé dans cet esprit. J’acceptai, et le grand succès rencontré par cet ouvrage incita à son tour Georges Bernier, personnalité parisienne bien connue d’origine suisse, et propriétaire de la revue L’Œil, à me demander de lui donner un article illustré sur l’esthétique rétivienne pour sa revue. Ce que je fis.


Ces deux textes — catalogue et revue L’Œil — étaient principalement axés sur deux aspects de la personnalité de Rétif jusqu’alors peu frayés : Rétif artiste et Rétif poète, ce par quoi il ressentait et recevait, comme disait Boileau dans son Art poétique, « du ciel l’influence secrète » ; les deux aspects à mon avis les plus intéressants de sa personnalité multiface. D’ailleurs Rétif lui-même dit dans Les Parisiennes : « Nicolas-Edme qui fut poète »(5). J’y évoquais aussi l’aspect « voyant », aptitude tout à fait extraordinaire chez Rétif, comme en témoignent les quelques citations suivantes : « Il ne faut pas nous flatter : notre révolution va nous coûter dix ans de guerre »(6) (en fait il y en eut 20 : 1795-1815). « L’Amérique étonne et console le monde… » (elle nous a sauvés trois fois : 1917, 1945, et depuis…). « Elle viendra peut-être cette révolution terrible… » (publié bien avant 1789, dans les Nuits de Paris me semble-t-il. Elle est venue effectivement…). « Ce n’était pas un rêve : l’île de la Cité était un beau quartier, tiré au cordeau… l’autre galerie du Louvre était achevée… » (Nuits de Paris). Rétif avait « vu » les travaux d’Haussmann quelque soixante-quinze ans avant leur réalisation… Et, dans la préface de L’Homme volant, à propos de l’aviation future : « Le titre de cet ouvrage annonce une de ces découvertes importantes pour l’humanité (…) Mais hélas ! trop souvent elles sont un fléau (…) et tracent dans l’espace immense des temps futurs un long sillon d’infamie, d’épouvante et d’horreur… ». En pensant en particulier aux horreurs des bombardements aériens de la dernière guerre, on ne peut se défendre de la conviction, axées sur ces citations, que Rétif avait un don de voyance et de prophétie évident, incontestable.


J’aimais beaucoup aussi les aspects naturalistes (ou pré-naturalistes) de son œuvre (Les Contemporaines). Ce que j’en estimais le moins étaient ses utopies, « Rétif précurseur du socialisme et du communisme » (Nerval). Car pour moi, cela ne prête qu’à sourire. J’ajoute enfin que, en dépit des progrès considérables réalisés récemment par la génération actuelle des chercheurs, l’œuvre colossale de Rétif demeure encore partiellement « terra incognita » : (Les Contemporaines, Les Françaises, Les Parisiennes, L’Année des Dames Nationales, etc…), il y a là des gisements à explorer pour les prochains chercheurs.


J’écrivis ensuite plusieurs articles sur Rétif pour le Bulletin du bibliophile. Tous ces textes sont aujourd’hui recherchés par des amateurs et des spécialistes, et sont devenus presque aussi rares que les Rétif eux-mêmes ! En tout cas, j’ai sauvé un nombre considérable d’exemplaires anciens des œuvres de Rétif en les restaurant ou en les faisant restaurer, en les complétant s’il y avait lieu et cela toujours en conservant leur charme, leur cachet, leur « étampe d’art » comme disait Huysmans, sans les « bousiller » en les modernisant exagérément ou inutilement, comme trop d’amateurs insuffisamment informés l’ont fait hélas, et cela d’une manière Irrémédiable et Irréparable, pour reprendre les titres de ces deux poèmes de Baudelaire, qui avait lu et appréciait beaucoup Rétif(7).


Je me suis occupé également beaucoup de bibliographie, en liaison avec Rives Childs, lequel m’écrivit un jour à ce sujet : It is you who ought to write a pamphlet bringing my Restif up to date [c’est à vous qu’il appartient d’écrire un petit livre actualisant mon Rétif]. Ce que j’ai fait en partie dans notre revue Etudes rétiviennes.

Voilà quel fut, très résumé, mon itinéraire rétivien, jusqu’à l’apparition de notre revue Etudes rétiviennes, à la fin de 1985, à laquelle je collaborai ensuite jusqu’à ce jour. Et je pourrai, paraphrasant (toutes proportions gardées) Louis XIV qui, à la fin de sa vie disait (prétend-on) : « J’ai trop aimé la bâtisse », dire, moi : « J’ai trop aimé la brocante ! ». Comme le fit d’ailleurs André Breton, qui brocanta beaucoup lui aussi, m’avait dit un libraire ami, Jean-Pierre Cézanne. Ce petit fils du peintre avait dans sa clientèle le pape du surréalisme qui connaissait certainement Rétif. En effet, quoi de plus surréaliste que Les Posthumes ? C’est d’ailleurs son œuvre entière qui est surréaliste, tout au moins par beaucoup de ses aspects. N’y a-t-il pas là aussi une nouvelle voie à explorer dans l’œuvre de Rétif ?


J. C. Courbin


NOTES


  1. Le vrai visage de Rétif de la Bretonne, Ed. Montaigne, 1936, p. 1.

  2. Voir p. 59 et p. 61

  3. Voir p. 60.

  4. Voir Etudes rétiviennes n° 12, p. 146-147, et Monsieur Nicolas, Ed. de la Pléiade, t. I, p. 1542, note 2.

  5. Tome I, p. 190 (dans la « Généalogie »).

  6. Monsieur Nicolas, « Ma Politique », éd. Pauvert, t. VI, p. 306.

  7. Voir Rives Childs, Restif de la Bretonne, Briffaut, p. 70.



Il ne vous faudra pas bien longtemps, après la lecture de ce savoureux article, pour faire les rapprochements qui s'imposent. Gilbert Rouger avait hérité de plusieurs planches de bois anciennes gravées pour imprimer des feuilles genre papier dominoté, comme ceux de chez Letourmy à Orléans (2ème moitié du XVIIIe siècle). Et tous les deux nous encrions, poussions le frottoir, pour imprimer ce papier vergé, en bleu ou en orange avec de jolis dessins. J’en ai encore un stock et l’utilise parfois pour des brochages « à l’ancienne ». Mon exemplaire actuel de cet ouvrage, en version originale (10 volumes brochés sur 16) fut celui de Gilbert Rouger. Ces deux passages suffisent à établir avec certitude que l'exemplaire que je viens d'acquérir est celui de Gilbert Rouger qui passa ensuite dans les mains de Jean-Claude Courbin. 10 premiers volumes sur 16. Papier dominoté refait à l'aide d'anciennes planches de bois en motifs bleus et orange. Tout y est.


Je pense que Gilbert Rouger, mort en 1978, a cédé peu avant sa mort son exemplaire, tel que je l'ai actuellement, déjà établi tel que je l'ai actuellement, avec l'aide de son ami Jean-Claude Courbin. Jean-Claude Courbin est mort à son tour en 1998, 20 ans plus tard. Depuis quelques années on peut trouver des exemplaires de livres de sa bibliothèque dans des ventes aux enchères. Ce qui fut le cas du présent exemplaire vendu en mars 2026.


Je ne peux pas m'empêcher de penser que jusqu'à son dernier souffle Jean-Claude Courbin a rêvé de compléter son exemplaire avec les 6 dernières parties manquantes, sans y parvenir. Il faut dire que si cet ouvrage est devenu rarissime, on trouve encore parfois quelques exemplaires luxueusement reliés au XIXe siècle (notamment un bel exemplaire passé l'an dernier chez Christie's en maroquin rouge de Chambolle-Duru - adjugé plus de 27 000 euros). Un autre exemplaire en reliure pastiche a été proposé à la vente dernièrement. L'exemplaire relié par Chambolle-Duru n'avait pas le charme des exemplaires brochés, non rognés, papier non foulé, comportant toute l'empreinte et l'âme de la typographie rétivienne.


Bien qu'incomplet, je suis heureux d'avoir fait l'acquisition de cet exemplaire d'une insigne provenance. Les amateurs passionnés de Rétif de la Bretonne sont finalement peu nombreux quand on y réfléchit, mais ceux qui l'aiment ne savent pas l'aimet autrement qu'avec fougue ! Et pour répondre à vos interrogations : oui ! moi aussi le matin (et le soir) je les pelote !


Par contre j'ai bien peur qu'une vie ne me suffise pas pour réussir à trouver les six dernières parties ! Est-ce si important ? Il me reste au mieux une trentaine d'années pour essayer d'y parvenir ...


Bertrand Hugonnard-Roche

Librairie L'amour qui bouquine


Mis en ligne le 1er avril 2026 | Bertrand Hugonnard-Roche | Librairie L'amour qui bouquine



Brochages étaiblis par Gilbert Rouger en papier dominoté refait à l'ancienne, avec l'aide de son ami Jean-Claude Courbin, probablement dans les années 1960 ou 1970.
Brochages étaiblis par Gilbert Rouger en papier dominoté refait à l'ancienne, avec l'aide de son ami Jean-Claude Courbin, probablement dans les années 1960 ou 1970.

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